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Ainsi commença l’histoire de l’île Maurice… (1e partie)

Le 1er Mai 1598, une flotte de huit navires (le Mauritius, le Hollandia, l’Amsterdam, le Zeelandia, le Geldria, l’Utrecht, le Vriesland et l’Overeyssel) appareille toutes voiles dehors de la rade du Texel au Pays Bas, portée par un vent du sud-est. Cette petite île de la Hollande-septentrionale essentiellement constituée de prairies, de dunes et de landes à bruyères, est un mouillage important pour la flotte marchande et militaire néerlandaise du XVIème siècle. La mer est belle et les vents favorables en ce premier jour du mois de Mai 1598 : le commandant de la flotte, l’Amiral Cornelius Van Neck – à bord du Mauritius – et le Vice-Amiral Wybrandt van Warwyck (à bord de l’Amsterdam) et environ 560 hommes d’équipage viennent d’entamer une odyssée d’environ six mois qui doit normalement les mener jusqu’à l’Océan Indien, puis à Bantam, un des deux ports du puissant et prospère royaume sundanais de Pajajaran en Indonésie.

C’est là, dans cette plaque tournante commerçante de l’Asie du sud-est où les Anglais et les Hollandais débarquèrent pour la première fois à Java, que l’expédition hollandaise a pour mission de charger, entre autres choses, de précieuses cargaisons d’épices (du poivre, de la girofle, de la noix de muscade et de la cannelle) destinées au marché européen.

Van Neck et van Warwyck, en vieux loups de mer aguerris, savent que ces grands voyages qui à cette époque duraient au moins six à huit mois, souvent beaucoup plus, sont toujours chargés d’imprévus de toutes sortes. Mais ils ne se seraient jamais douté qu’un extraordinaire coup du sort leur permettra, bien malgré eux sans doute, de façonner à jamais le destin d’une petite île de l’océan indien inhabitée encore en cette fin du
XVIe siècle.

Le 15 Mai, l’ile de Madère est en vue et deux jours plus tard la flotte dépasse les îles Canaries, puis le 23, celles du Cap Vert. Le 1er juin, huit jours avant de passer l’équateur, « on pêcha une tortue pesant 143 livres, poids de Hollande…», est-il noté dans le journal de bord de l’Amsterdam…La flotte longe sans histoires la côte ouest de l’Afrique, et contourne, le 24 juillet, le Cap de Bonne Espérance à l’extrême pointe sud de l’Afrique du Sud et navigue plein est, vers Madagascar. Mais plus ils avancent vers l’est, plus la mer se creuse et plus le vent se lève, jusqu’au matin du 28 août 1598 quand la flotte essuie du gros temps au large de l’île Ste Marie, sur la côte est de Madagascar : une véritable tempête – un gros coup de tabac, comme disent les marins – qui malmène les huit navires hollandais quasiment deux jours durant sur une mer en furie et sous un ciel d’apocalypse chargé d’éclairs  qui allument des feux de St Elme en haut des mats et à l’extrémité des vergues…

La mer se calme enfin. Le ciel se dégage, et Cornelius Van Neck se rend compte que sa flotte ne compte plus que trois navires : le sien (le Mauritius), le Hollandia,  et l’Overeyssel. Les autres auraient-ils sombré dans la tempête ? Van Neck a beau scruter l’horizon à l’aide sa longue vue, rien…Il est inquiet, mais la tempête n’aura finalement  que désuni sa flotte qui a miraculeusement échappé au pire. Le reste de celle-ci, l’Amsterdam, le Zeeland, le Geldria, l’Utrecht et le Vriesland, a été poussé plus à l’est par le mauvais temps, naviguant un peu à l’aveugle dans l’Océan Indien balayé par de frais et forts alizés du sud-est car, ici, c’est l’hiver austral.

« Terre… terre ! », crie soudain la vigie de l’Amsterdam au petit matin du 17 septembre : c’est à peine si le Vice-Amiral Wybrandt van Warwyck qui a accouru sur la dunette aux cris de la vigie peut distinguer une île se profiler à l’horizon. Muni de sa lunette, il peut apercevoir, au gré du roulis et du tangage, une crête montagneuse surmontée d’un panache nuageux. Il fait le point et il a la certitude que c’est cette île qui figure sur les cartes Portugaises depuis le début du 16ème siècle sous le nom de « Ilha do Cerne », île du Cygne. Les équipages exultent : on allait pouvoir trouver de l’eau  et sans doute aussi de la nourriture fraîche, des fruits, du gibier aussi. Le scorbut avait commencé à attaquer bon nombre d’hommes d’équipage et la vue seule de île au dessus de laquelle tournoient dans le ciel des milliers d’oiseaux, leur redonne assez de courage pour redoubler d’efforts pour que l’on puisse mettre pied à terre au plus vite.

La flotte approche l’île par le sud-est. On ramène les voilures à quelques encablures du rivage et Van Warwyck charge deux de ses officiers, Hans Hendricksz Bower et Hendrick Dircsz Jolinck, de trouver un mouillage. Et c’est au large de Ferney, dans l’actuelle baie du Veux Grand Port, – « un beau port bien clos, et qui pouvait contenir plus de cinquante vaisseaux à l’abri de tous les vents, avec un fond de bonne tenue » – que la flotte jette enfin l’ancre en fin d’après-midi.

Le soleil s’apprête à aller se coucher derrière les montagnes, le fond de l’air s’est rafraîchi: prudent, Van Warwyck préfère remettre au lendemain matin l’exploration de l’ile qui, vue du pont des navires, apparaît à celui qui tient le journal de bord d’un de ceux-ci dans un français qu’Auguste Toussaint avait qualifié de « rocailleux » comme « fort montaigneux, et les montaignes fort peuplées des arbres infertiles (…)Les montaignes sont si hautes que le pays est quasi entièrement couvert des nues, et à la fois voit on monter une si épesse fumée, qu’on ne peut à peine veoir

Jacques Catherine

(à suivre)

Basé sur le récit de René Auguste Constantin de Renneville : Recueil des voiages qui ont servi à l’établissement & aux progrès de la Compagnie des Indes Orientales, formée dans les Provinces-Unies des Païs-Bas, Amsterdam, 1725.

Illustrations :

Gravure sur cuivre hollandaise datant de 1601, attribuée à John Theodore et à Israel De Bry qui accompagnait le journal de Cornelius Van Neck.

C’est la toute première représentation du dodo connue et une illustration des activités des Hollandais sur le sol mauricien.

Carte de la baie du Vieux Grand Port du géographe hollandais Johannes van Keulen (1654, Deventer – 1715, Amsterdam)

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