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Carmen au Plaza

Après le succès retentissant de Samson et Dalila au Plaza en 1957, la saison s’est poursuivie avec Carmen. Un deuxième opus signé Gaëtan Fleuriau-Chateau.

Plaza Rose-Hill 1957

Le temple de Dagon s’est à peine écroulé, ensevelissant Samson et tous les Philistins, que nous ressurgissons tous, presque ivres d’enthousiasme après ce premier, extraordinaire succès, pour nous plonger dans une toute autre atmosphère, celle de l’Espagne, plus particulièrement, de Séville. Atmosphère chaude, violente, passionnée avec, en arrière-plan, la fatalité et la mort, toujours présentes.

J’avais abandonné ma tunique croisée de soldat philistin pour l’uniforme des Dragons d’Alcala : dolman jaune-or à brandebourgs, pantalon rouge, casque noir. On avait drôlement chaud dans cette tenue en épaisse étoffe de laine ! Mais personne ne se plaignait ; nous étions tous intoxiqués par le plaisir de nous retrouver sur scène pour entamer le deuxième volet de ce défi que représentait notre saison d’opéra. Nous étions plus détendus et commencions à nous amuser franchement, plus soudés comme groupe de copains et copines, plus à l’aise sur scène et hors de scène. A preuve : il y avait un certain Marcel qui nous faisait mourir de rire parce qu’il avait décidé que ce serait bien de tout traduire en anglais ! Ainsi, la jeune fille qu’aimait Don José, l’innocente Micaëla, était devenue pour lui «Plexiglass is there » ! Et le tout à l’avenant !

J’avais noué peu à peu des liens d’amitié avec Giuseppe Bertinazzo et Maria Férès. Je passais les prendre au Park Hotel – ancienne résidence Mallac dans la rue Saint-Clément – et nous nous promenions dans Curepipe. Giuseppe, toujours souriant, sifflotait constamment ; quant à Maria, elle se plaignait : « Ce que j’ai faim ! Ce que j’ai faim ! » Elle mangeait peu pour garder la ligne. Un succès, évidemment : il n’était pas question d’associer Maria à ces images conventionnelles des cantatrices « largement enveloppées » !

On faisait des bêtises sur scène. Serge Constantin avait installé en demi-cercle tout au fond ce qu’il appelait un cyclorama – une toile bleu-ciel très tendue, ancrée à la base et au sommet. Au premier acte, avec les autres dragons, je devais être en faction tout contre ce cyclorama. Il y a eu un sadique qui s’est imaginé de passer derrière et de vérifier la minceur de la toile bleue en la transperçant d’une épingle qui se fichait, bien entendu, dans le soldat en faction !…qui ne pouvait pas se permettre de broncher puisqu’il était en pleine vue du public ! Dieu merci, cette initiative stupide a été stoppée immédiatement.

Au deuxième acte, chez Lillas Pastia, pendant qu’un groupe de gitanes faisaient voltiger leur jupe dans la frénésie de la séguedille, d’autres demoiselles, bien à l’abri derrière, dégustaient tranquillement des oranges qui auraient dû servir seulement de décors et elles s’en léchaient les doigts ! Plus tard, les pelures de ces mêmes oranges, soigneusement ramassées, sont cachées dans la gueule d’un tromblon porté par un contrebandier. Celui-ci vient de chanter : « Prends garde de faire un faux pas. » Il pose son tromblon et, évidemment, les pelures cascadent sur la scène !

Heureusement que toutes ces gamineries ne sont jamais perçues du public et finalement, la musique reste souveraine.

Et quelle musique ! L’ouverture éclate avec une joie, un élan irrésistible – il faut se retenir pour ne pas danser sur place ; puis elle devient sombre et menaçante mais reprend vite sa légèreté comme pour faire oublier le drame qui sera inévitable.

Les meilleures voix mauriciennes sont réunies à nouveau autour de Carmen – Maria Férès – et de Don José – Giuseppe Bertinazzo -. La voix chaude du baryton-basse qui joue à merveille le toréador Escamillo, c’est celle de Louis Espitalier-Noël, que ses amis appellent affectueusement Bouzic. May Bax chante Micaëla. C’est la jeune fille tendre et pure qui ne peut pas lutter contre le feu de Carmen ; mais elle va émouvoir par son courage quand elle se retrouvera seule, tremblante de peur, au cœur du repaire des contrebandiers. Frasquita / Jacqueline Bax et Mercedes / Eva Goupille, compagnes de Carmen tirent les cartes, puis essayeront en vain de l’avertir du danger que représente Don José à la fin. Joseph Le Roy assume cette fois un rôle : le Dancaïre, chef des contrebandiers ; son second, le Remendado – Jean-Claude Bathfield. L’officier Zuniga est chanté par Philippe Le Breton ; Moralès, autre officier, par Eddy Bathfield. L’auberge qui sert au fait de refuge aux contrebandiers est tenue par Lillas Pastia / George Espitalier-Noël – dit Georgy ; enfin, Gilbert Antelme sera le guide.

Et Carmen jette sa fleur à Don José ! Celui-ci, qui vient de confier à son officier qu’il aimait Micaëla, qu’il en ferait sa femme, est immédiatement séduit, il n’y a plus rien que Carmen. Un amour violent, total, voué inévitablement au drame : Carmen avait bien lu la mort dans les cartes : « Moi d’abord, ensuite lui, pour tous les deux … la mort. » Une mort qui aura pour toile de fond le parallèle de la corrida où Escamillo brille au moment où son nouvel amour est poignardée.

Nous autres, la piétaille, quand nous n’étions pas sur scène, nous ne quittions pas les coulisses pour ne rien manquer. Cette attention de tous les instants a eu pour résultat, finalement, que nous savions tout par cœur : nous pouvions facilement nous dire toutes les répliques.

« Vous pouvez m’arrêter, se lamente José, c’est moi qui l’ai tuée, ma Carmen, ma Carmen adorée. ! »

La salle hurle aussi fort qu’à la fin de Samson et Dalila.

Voilà, c’est fini ! Pas tout à fait, quand même : nous étions dans les coulisses, un peu désemparés, ressentant le vide inévitable qui suit de tels efforts quand tout a été bouclé avec succès et que le rideau est tombé pour la dernière fois. Arrive Philippe Boullé, accompagnant un monsieur distingué aux cheveux blancs, en smoking tous les deux. Tout le monde est encore en costume de scène, Carmen et Escamillo bavardent avec le Dancaïre. Le monsieur aux cheveux blancs s’approche : c’est Son Excellence l’Ambassadeur de France à l’île Maurice. Il sort un petit écrin de sa poche ; Philippe Boullé sourit de toutes ses dents, Maria aussi – ils savent ! « Joseph Le Roy, dit l’Ambassadeur , au nom du président de la République Française, je vous fais Chevalier de la Légion d’Honneur ! ». Explosion de joie, Joseph très ému, Escamillo lui saute au cou et l’embrasse. Récompense pleinement méritée : deux opéras du répertoire français, une audace et une volonté de fer, un travail acharné. Un résultat à la hauteur de tous les efforts. Après cette belle récompense, une autre, plus intime et amicale : la compagnie offre à Joseph un excellent portrait de lui-même en costume de Dancaïre ; le tableau a une large bordure où tout le monde a signé – notre façon à nous de remercier celui qui nous a fait partager avec grand bonheur son rêve fou.

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