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Maurice, une histoire d’eau

A un moment où la Central Water Authority (CWA) étudie la possibilité d’augmenter ses tarifs et souhaite garantir une fourniture 24/7, il est intéressant de remonter le cours de l’histoire de l’eau à Maurice. Le destin de l’île a toujours été intimement lié à ses ressources hydriques, pour le meilleur ou pour le pire…

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Quand l’histoire remet Maurice sur les rails – 2e partie

Le chemin de fer était devenu incontournable dans le paysage mauricien au début du 20e siècle. Il revient au goût du jour dans l’île Maurice du 21e siècle. Le Métro Express empruntera le même itinéraire que les vieux trains qui faisaient la liaison Curepipe-Port-Louis, via Rose-Hill, pendant une bonne partie du 19e siècle et toute la première moitié du siècle dernier, avant d’émettre leur dernier sifflement en 1964, sous la poussée du transport par automobiles et autobus.

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Quand l’histoire remet Maurice sur les rails – 1ère partie

On reconstruit ce qu’on a détruit… S’étendant sur plus de 26 km, Métro Express reliera Port-Louis à Rose Hill à partir de septembre 2019, puis la ligne s’étendra jusqu’à Curepipe en 2021. Il devrait transporter, selon les estimations, 50 000 à 60 000 passagers sur les 200 000 qui fréquentent régulièrement le corridor Port-Louis/Curepipe.

Nécessitant des investissement de Rs 18,8 milliards, le métro léger, avec des structures sur pilotis sur une partie du réseau et des gares surélevées par endroits, devrait radicalement changer le système des transports et bouleverser le paysage urbain mauricien. Mais ce que l’on oublie c’est que l’histoire se répète. En effet, pendant cent ans, Maurice a disposé d’un important réseau de chemin de fer reliant le Nord au Sud, l’Est à l’Ouest. Ce réseau, démantelé en 1964, n’avait jamais complètement disparu puisque le métro léger emprunte aujourd’hui le tracé de l’ancien chemin de fer. La roue tourne et le train prend aujourd’hui la forme d’un métro pour renaître de ses cendres.

L’histoire commence en 1845, lorsque des investisseurs lancent l’idée de créer une compagnie de chemin de fer, la Mauritius Railways Company. Ils lancent un appel à l’actionnariat. Mais le gouvernement colonial est réticent. Entretemps, sur la propriété sucrière de Beau-Vallon, une petite ligne intérieure relie les plantations au moulin, pour le transport des cannes.

A cette époque il y avait plus de 200 sucreries à Maurice. Avec une production sucrière accrue, le transport du sucre était devenu problématique. Les plantations, éparpillées à travers l’île, dépendaient d’un réseau de transport constitué de charrettes tirées par des chevaux et des ânes le long de sentiers cahoteux. Le sucre était aussi transporté en pirogues qui remontaient le long des côtes. Mais la durée du trajet de ces petits côtiers pouvait varier de 6 heures à plusieurs jours, dépendant des conditions météorologiques

Durant l’occupation française, le trafic de passagers et de marchandises se faisait principalement de Port-Louis vers Pamplemousses et Moka, puis Flacq et Grand-Port. Pour se rendre dans les régions plus éloignées, on prenait souvent la mer. Sinon, les habitants se déplaçaient à cheval, en calèche ou à pied. On utilisait beaucoup les porteurs. Dans son Voyage à l’Isle de France, qu’il entreprit entre 1768 et 1770, l’écrivain Bernardin de St Pierre donne de précieuses indications sur la situation des transports dans la colonie. “L’âne serait l’animal le plus utile parce qu’il soulagerait le Noir dans ses travaux : on fait tout porter sur la tête des esclaves qui s’en trouvent accablés”, écrit-il, dans une description sans concession…

Lorsque les Anglais s’installèrent, la situation changea et les transports prirent un nouveau virage, avec la construction de la route reliant Port-Louis à Mahébourg, à partir de 1825 et l’utilisation des diligences. Puis, des épidémies successives de choléra et de malaria, en 1854 puis en 1865 et 1868, affectant toute l’île mais plus particulièrement Port-Louis, provoquèrent un exode vers les plateau, où le climat était plus frais. L’entrée en service des premiers trains allait être le catalyseur du déplacement de ces populations et de l’émergence de nouvelles villes comme Quatre-Bornes, Curepipe où  Vacoas, dans la deuxième moitié du 19e siècle. Mais c’est surtout le développement de l’industrie sucrière qui pesa de tout son poids dans la décision du gouvernement colonial d’introduire le chemin de fer.

Au milieu du 19e siècle, les nouvelles usines sucrières utilisaient des équipements qui ne pouvaient pas toujours être transportés par des animaux de trait, de Port-Louis vers les quatre coins de l’île, sur des routes accidentées. La Chambre d’Agriculture fit une requête auprès de l’administration coloniale au début des années 1860. Celle-ci accepta finalement de créer la Mauritius Government Railways, une compagnie de chemin de fer appartenant au gouvernement. John Longridge, un expert britannique, se lança dans une étude sur le terrain qui dura de juillet 1858 à février 1859. A l’issue de ses travaux, il fut décidé de créer, dans un premier temps, une ligne du Nord et une ligne du Centre, toutes deux partant de Port-Louis, le tout pour un coût total d’un million de livres…

La première ligne, partant de Port-Louis en direction de Mapou, au nord, fut officiellement inaugurée en mai 1864. Puis, au mois d’octobre suivant, une autre ligne vit le jour, allant de la capitale vers Mahébourg. Des extensions furent créées par la suite, vers Rose-Belle et Souillac, puis une ligne ouest-est, menant de Rose-Hill à Bel-Air, fut inaugurée en novembre 1880. Enfin, une ligne Port-Louis-Tamarin fut opérationnelle à partir d’août 1904.

Entre-temps, les premières automobiles avaient fait leur apparition, dès le début du 20e siècle, suivies des camions et des autobus. Lentement mais sûrement, les animaux de trait (chevaux, poneys, ânes et boeufs) qui avaient fait les beaux jours des transports au 19e siècle, devaient disparaître du paysage, d’autant plus qu’une épidémie de surra décima le chetpel. Mais, si le transport par chemin de fer était devenu incontournable dans le paysage mauricien du 20e siècle, le nombre d’automobiles, puis d’autobus, allait prendre une pente ascendante, au point de concurrencer, au fil des années, le voyage par train.

(A suivre)

 

La catégorisation de la population mauricienne et son incidence sur l’identité nationale – 2e partie, organisation sociale et privilèges

Crédit photo : l’express

Colonie de peuplement devenue nation indépendante, Maurice fête ses 50 ans. Depuis ses origines, la population mauricienne a toujours été classifiée en catégories, quelles soient sociales, ethniques ou religieuses. Avec une incidence directe sur la question identitaire.

L’organisation sociale est un mécanisme complexe et subtil dont l’équilibre ne tient souvent qu’à un fil. A Maurice, cette organisation ressemble à une pelote de laine emmêlée. Sous le régime colonial elle n’avait qu’un seul objectif: celui de préserver les privilèges socio-économiques. Le communalisme est le résultat de cette organisation ethnique ou confessionnelle de la population mauricienne. Il conviendrait plutôt d’utiliser le terme de communautarisme. Il s’apparente au castéisme dont il s’est indéniablement inspiré. Le système castique cherche avant tout à préserver les intérêts d’un groupe par rapport aux autres, dans la perpétuation de ce qui se fait en Inde, un cousin du système féodal.

Organisation sociale fermée qui cherche à maintenir les privilèges de certains groupes, le communautarisme, la différenciation entre les groupes sont le fondement même de le société mauricienne moderne, post-indépendance. Il s’agit avant tout de reconnaître un fait social et historique indéniable, même si certains tenteront d’invoquer les circonstances atténuantes (les réalités de l’époque, la charité des maîtres envers les serviteurs, leur sens des affaires, leur courage, etc). Dans cette logique, c’est le groupe dominant qui dirige et dicte les conduites.

Dès les premières heures de l’administration britannique, au début du 19e siècle, des groupes de pression se constituèrent pour réclamer le maintien de l’utilisation du français. Omniprésents dans la vie socio-économique, ces mêmes groupes firent encore pression pour maintenir leurs privilèges à l’abolition de l’esclavage, à peine une génération plus tard.

Ce système duquel nous n’arrivons toujours pas à nous dépêtrer, est la première erreur profonde, la tare de la société mauricienne. Il a engendré souffrance et malaise. Il a jeté les fondements des inégalités actuelles, notamment le principe de prédominance de groupes sur d’autres.

L’oligarchie aura donc étouffé le reste de la société mauricienne, les autres groupes, pendant des décennies. Les métis durent lutter pas à pas pour leurs droits et essuyer le mépris, comme un Rémy Ollier qui vécut durant la première moitié du 19e siècle. Journaliste, métis, fils d’un capitaine français et d’une esclave affranchie, il dénonça les “préjugés monstrueux” de la société coloniale. Une petite dose de métissage suffisait en effet pour exclure quelqu’un de la caste des “gens biens”…Les moins fortunés des Euro-créoles, étaient eux aussi exclus, de la caste dirigeante.

Finalement, le modèle appliqué par les Blancs rappelle celui des Indiens: une certaine organisation castique. Le lien commun entre l’oligarchie sucrière et le pouvoir hindou, c’est le castéisme. Aujourd’hui, l’oligarchie sucrière s’est sournoisement fondue dans la nature et le pouvoir hindou joue grossièrement des coudes pour occuper le premier plan voire de se constituer en oligarchie.

Les descendants d’Indiens se différencient entre eux, d’abord par la religion, puis en fonction des ethnies d’origine enfin en fonction de la hiérarchie sociale et de la religion. Doit-on aussi distinguer parmi les descendants d’Africains ceux dont les ancêtres furent Malgaches ou Mozambicains? Si les descendants de Français pratiquaient la même distinction, il y aurait eu des Bretons, des Vendéens, des Alsaciens puis des catholiques, des protestants …

Aujourd’hui, il est clair que le pouvoir colonial a engendré un monstre à deux têtes: le groupe minoritaire des Blancs au pouvoir essentiellement économique qui se recroqueville sur ses acquis et le pouvoir politique hindou qui veut étendre son influence.

Les autres groupes minoritaires ne pèsent pas de façon autoritaire dans la balance identitaire, sauf à quelques moments précis de l’histoire de Maurice. C’est notamment le cas pour les musulmans qui sont tous des descendants d’Indiens. Ils n’ont pas, a priori, une volonté hégémonique affichée et lorsqu’il y a revendication, elle se situe plus dans le registre de l’affirmation religieuse.

Souvent commerçants, comme les descendants de Chinois, les musulmans ne souffrent pas du même déterminisme identitaire A ce stade, leur religion leur a, semble-t-il et jusqu’à preuve du contraire, toujours suffi à une certaine reconnaissance dans la société mauricienne. Descendants de Chinois et musulmans sont plus attachés à défendre une spécificité religieuse (dans le cas des Musulmans), une émancipation économique (musulmans et Chinois) et/ou un fonctionnement autarcique. Jusqu’à preuve du contraire…

Ce sont finalement les Hindous qui ont eu la mainmise sur la destinée commune du peuple mauricien. La montée a été systématique surtout depuis la création, dans les années 1940, du mouvement Jan Andolan destiné à défendre et à promouvoir les interêts des Mauriciens d’origine indienne. Sir Seewoosagur Ramgoolam, premier dirigeant de l’île Maurice indépendante, est bien celui qui a su personnifier et institutionnaliser, avec d’autres dirigeants hindous, ce système aux velléités hégémoniques. Comme le dit si bien le grand philosophe Krishnamurti, “les politiciens exultent de pouvoir maintenir cette division qui sert leur dessein”.

Les Blancs ont déserté en très grand nombre et en une forme d’exode massif, les devants de la scène et notamment tous les arcanes de l’État depuis l’Indépendance, sous prétexte qu’ils avaient perdu la bataille de l’indépendance et qu’il fallait abandonner le pouvoir aux Hindous. La guerre coloniale a bien eu lieu à l’île Maurice mais dans les couloirs et les coulisses.

Dans un tel schéma, plus de place pour le Créole (qu’il soit Afro-, Euro-, Indo-Créole)… Lui qui a été de toutes les batailles, de toutes les revendications, depuis Rémy Ollier et la lutte pour les droits des hommes de couleur jusqu’à Emmanuel Anquetil et le combat en faveur de la classe laborieuse, se retrouve toujours en marge de l’évolution socio-économique.

(…)Le repli identitaire est une réaction à cela. Il n’est pas une action pour aller de l’avant. Ce repli se manifeste notamment à travers une culture excessives des racines, un phénomène qui a tendance a rassurer le bon peuple de l’île. Il est cultivé par tous ceux qui ont un intérêt à l’entretenir, plus particulièrement les gouvernements, les lobbys, les groupes de pression.

Il y a un grand nombre d’Afro-Mauriciens qui ont en effet le droit mais surtout le besoin de dire leur fierté d’appartenir à la terre africaine et à la race noire. Ce besoin est extrêmement vivace et les militants ne ratent pas la moindre occasion pour rappeler, crier même, leur créolité africaine. La domination du Noir par le Blanc fut tellement forte que l’indignation reste à fleur de peau, ressurgissant à la moindre averse.

Parmi les groupes qui constituent le tissu social mauricien, le Blanc, l’Hindou et le Créole ont pesé de tout leur poids en se retrouvant régulièrement sur le front, dans une sorte de guerre de tranchée. Notre histoire commune a été ponctuée d’affrontements à distance entre blancs, hindous, créoles (et dans une moindre mesure, on l’a dit, musulmans. Malgré l’apparente harmonie qui caractérise le peuple de Maurice, nous sommes sans cesse engagés dans un rapport de force fait de petits riens, de grosses bagarres et de grandes bêtises.

Extraits de Citoyens du monde, de Thierry Chateau – Crédit photo : l’express

La catégorisation de la population mauricienne et son incidence sur l’identité nationale – 1ère partie, le peuplement et les flux migratoires

Colonie de peuplement devenue nation indépendante, Maurice fête ses 50 ans. Depuis ses origines, la population mauricienne a toujours été classifiée en catégories, quelles soient sociales, ethniques ou religieuses. Avec une incidence directe sur la question identitaire.

Les Hollandais s’établirent officiellement à Maurice en 1638. Le premier gouverneur, du nom de Pieter de Gooyer, s’installa avec 25 hommes qui se retrouvèrent vite isolés dans une île qui manquait de tout. Il leur fallait de la main d’oeuvre servile pour développer la colonie naissante. Mais avant de se tourner vers l’Afrique, ils choisirent d’importer des esclaves d’Asie où ils étaient déjà bien implantés.

Référence est d’ailleurs faite dans certains documents de condamnés asiatiques qui prirent part à plusieurs attaques et incendies du Fort Frederick Hendryck, le quartier général des Hollandais à l’époque. Aucune référence n’est disponible concernant leur origine exacte, car les Hollandais ne faisaient pas de distinction ethnique lorsqu’il parlaient des Asiatiques, ce qui fait qu’il est difficile de dire s’ils étaient Chinois ou Malais…

Ce qui est avéré, c’est l’dentité du premier Mauricien historique. Il s’agit de Simon Van der Stel, fils métis d’Adrien Van der Stel gouverneur de Maurice et d’une Indonésienne, né en 1639 sur le bateau qui le transportait à Maurice où son père venait d’être nommé gouverneur par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC).

Adrien Van der Stel fut le premier à organiser l’importation d’esclaves de Madagascar. Le premier voyage de traite eut lieu dans la baie d’Antongil, à Madagascar, et dura de novembre 1641 à fin avril 1642. De cette expédition, Van der Stel ramena 105 esclaves, hommes et femmes, ainsi que 17 marins français, condamnés à Madagascar. Dès leur arrivée, la plupart des esclaves prirent la fuite. Ce fut aussitôt le début du marronnage.

Durant la période hollandaise on ne peut pas dire qu’il y eut un réel processus de peuplement bien que la VOC mit tout en oeuvre pour établir une colonie, servant plus aux reparations et au ravitaillement des flottes en provenance du Cap et à destination de Batavia. Pourtant, il y avait bel et bien des familles établies dans l’île, surtout dans le sud-est où les Hollandais s’étaient installés.

Outre ces familles, il y avait aussi un nombre inconnu de Marrons, des pirates qui y faisaient souvent relâche pour commercer avec les habitants… ou les dépouiller. Il y avait aussi les occupants de navires de toutes nationalités qui relâchaient régulièrement au Port Nord-ouest pour s’approvisionner en eau, en poisson, écrevisses, huîtres, etc.

Lorsque les Hollandais quittèrent définitivement Maurice en 1707, il y avait dans l’île 200 habitants, hommes femmes et enfants nés dans l’île. Ils laissèrent derrière eux probablement quelques Marrons, des esclaves et… un Allemand.

Les premiers colons français arrivèrent le 12 décembre 1721 en provenance de l’Ile Bourbon. Au nombre d’une vingtaine, en comptant les esclaves, ils étaient placés sous le commandement du major Le Toullec Durongouët. Lors de l’inspection de l’île, ils rencontrèrent un dénommé Wilhelm Leighnig, natif de Cologne, qui vivait en compagnie de quelques esclaves non loin des cascades de la Grande Rivière Nord-ouest à environ quatre kilomètres du Port Nord-ouest.

Contrairement aux Hollandais, les Français établirent une colonie de peuplement même s’ils prirent du temps à la mettre en place. Et c’est toujours au Port Nord-ouest que le premier gouverneur de l’Isle de France, Denis Denyon, s’installa en 1722.

Dans Histoire de la colonie, Amédée Nagapen dresse un constat de la population à cette époque. “Au cours des quatorze premières années de l’occupation française, le peuplement évoluait à un rythme deplorable”, indique-t-il. Les familles ne se formaient que difficilement, par manque de femmes, en dépit de l’arrivée d’orphelines destinées au mariage. Aventuriers, soldats, constituaient le gros de la population blanche …

A partir de 1735, le gouverneur Mahé de La Bourdonnais eut recours à une abondante main d’oeuvre d’esclaves malgaches. Mais il fit surtout venir des artisans libres, de Pondichéry, très doués, essentiellement tamouls mais aussi télégous, qui furent mis à contribution pour transformer le port. Des matelots musulmans du Bengale, appelés Lascars, furent recrutés pour pallier au manque de marins bretons mis à mal par la longue traversée depuis la France.

En 1766, lorsque la Compagnie des Indes rendit l’isle de France au gouvernement royal, la colonie abritait 18 700 habitants, dont 15 000 esclaves, 3 000 Blancs et 600 Libres, ainsi que les catégorisait le recensement officiel. Les Blancs provenaient principalement des provinces maritimes françaises mais étaient aussi d’anciens militaires ou marins ayant servi en Inde. Ils étaient négociants, marchands ou planteurs. Les esclaves provenaient principalement de Guinée, de Madagascar, du Mozambique et d’Inde. Les Libres quant à eux étaient des Lascars, des Malabars et des Africains de diverses origines. Nagapen fait état, dès cette époque, de marchands qui choisissaient leurs compagnes parmi les Libres de couleur.

À la fin du 18e siècle, la population était de 59 000 habitants, dont 84% d’esclaves, 6 500 Blancs et 6 000 Libres. Port-Louis était devenu un véritable port de commerce, ouvert au monde et sujet à un important brassage de population. Les navires étrangers, américains, danois, se bousculaient dans la rade. L’île continuait d’accueillir beaucoup de marins, de militaires mais aussi des navigateurs en route vers les Indes, l’Asie et l’Australie et pour lesquels Port-Louis constituait une étape de choix, avant d’affronter le parcours vers l’Est. Le petit chef-lieu était le coeur de la colonie. On y opéra une séparation complète des populations: les européens furent les seuls autorisés à vivre en centre-ville, des terrains furent assignés aux affranchis formant le Camp de l’ouest, les noirs affranchis du Roi eurent leur faubourg non loin de la rivière des Lataniers, le Camp des Yoloffs, et la population originaire des Indes fut établie à l’est de la ville, au-delà du ruisseau des Pucelles.

Au début du 19e siècle, de nombreuses familles d’origine française quittèrent une île prise par les Britanniques sans que ceux-ci ne viennent s’y installer en grand nombre. Dans Statistique de l’île Maurice, Antoine Marrier d’Unienville établit la population, au 1er janvier 1830, à 67 600 esclaves, un peu plus de 8 000 Blancs et environ 15 000 Libres. Marrier d’Unienville décompose la population servile en “castes”: les plus nombreux sont ceux appelés Mozambiques (2/5e) et appartenant à différentes peuplades africaines; puis les Créoles, noirs ou mulâtres nés dans l’île (1/3); les Malgaches (1/5e) dont la plupart sont des Hovas, des Betsiléos ou des Sakalavas; ensuite les Malais et, enfin, les Indiens, les moins nombreux, désignés sous les noms génériques de Talingas, Malabars et Bengalis.

Les vagues d’immigration succédant à l’abolition de l’esclavage en 1835 changèrent radicalement la configuration de la population de Maurice. Celle-ci fut la première île à sucre à appliquer le principe de l’engagisme, exploitation de la main d’oeuvre non qualifiée d’origine indienne à grande échelle. Pour la seule période de 1834 à 1838, le port accueillit 24 200 travailleurs immigrés, en provenance de la Grande Péninsule dans leur immense majorité. Le nombre de Chinois aussi grandit bien que plus modestement. Selon les estimations, il y eut quelque 400 immigrants en provenance de Chine entre 1833 et 1846.

Après l’abolition, la classification de la population changea. En 1837, elle était divisée en Libres, Apprentis et Indiens. Au recensement de 1846 apparut pour la première fois la catégorie de Population générale  avec celles des ex-Apprentis et des Indiens.

A la fin du 19e siècle et au début 20e siècle, le flux migratoire se stabilisa avec la fin de l’engagisme. En 1901, il y avait 108 422 membres de la Population générale, 259 000 Indiens et 3 500 Chinois. Le fait marquant au plan démographique fut l’éradication du paludisme au lendemain de la Seconde guerre mondiale, ce qui eut pour effet une explosion du taux de natalité. En 1952, la barre des 500 000 habitants était franchie, ce qui posait aussi problème pour un petit pays.

Mais l’évolution politique, l’émancipation des classes laborieuses et le désir d’indépendance allait exacerber les divisions et aggraver les clivages socio-ethniques. Une vague de migration, dans les années 60, toucha principalement la Population générale. Au moment de l’indépendance, l’ex-colonisateur forma le souhait de voir se développer une réelle identité mauricienne au sein de cette population bigarrée et parcellisée.

Au dernier recensement officiel, celui de 1972, Maurice comptait 428 000 Indo-Mauriciens, 236 000 membres de la Population générale, 137 000 Musulmans et 24 000 Sino-Mauriciens. En 2015, la population s’élevait à 1,26 million. Mais en ce qu’il s’agit des proportions, il est impossible de se baser sur des chiffres officiels, le recensement étant devenu, depuis les années 80, une problématique éminemment politique.

Malgré son indépendance, Maurice ne peut se dissocier du fait qu’elle a été une colonie de peuplement. De ce fait, les Mauriciens ont toujours tendance à vouloir s’identifier aux différents pays de peuplement et/ou aux cultures ancestrales qui y sont attachées. La question identitaire reste toujours posée…

 

Sources: Histoire de la colonie, d’Amédée Nagapen – Statistique de l’île Maurice, d’Antoine Marrier d’Unienville – Mémoires de l’esclavage et créolité, de Sandra Carmignani

 

 

La représentation du peuple dans la vie politique mauricienne depuis le début de la colonisation française jusqu’aux années précédant l’indépendance - 1e partie (18e et 19e siècles)

La volonté de participer aux décisions administratives de la colonie fut avant tout motivée par le besoin, chez les colons, de défendre leurs biens et propriétés, au temps de l’Isle de France mais aussi durant la majeure partie du 19e siècle, jusqu’à ce qu’un mouvement réformiste démocratique ne prenne forme et ne se fasse entendre.

De 1721 à 1723, l’île fut considérée comme une dépendance de sa voisine Bourbon. Les lettres patentes de 1723 établirent un conseil provincial a l’Isle de France, composé du gouverneur, du procureur, d’un greffier et de directeurs de la Compagnie des Indes mais qui étaient rarement présents.

Ce n’est qu’en 1764, à un moment où la Compagnie perdait de son aura et où l’île était en proie à la disette, que le gouverneur autorisa les habitants à élire deux représentants qui iraient se plaindre de leurs misères en France, le comte de Maudave et M. Pitois. Ils peuvent être considérés comme les premiers représentants du people, bien que ce terme n’ait pas encore toute sa plénitude démocratique, à une époque où le paternalisme, le despotisme étaient des modèles de gouvernement et où l’économie de plantation était base sur l’esclavagisme.

C’est sous la Révolution française que les choses commencèrent à évoluer. Lorsque les colons apprirent qu’en France les citoyens avaient obtenu le droit de s’assembler pour délibérer des affaires publiques, ils voulurent en faire de même et en obtinrent le droit en avril 1790. Mais l’opposition entre le gouverneur et les assemblées nouvellement crées fut tellement virulente que l’île faillit, un moment basculer dans la guerre civile.

C’est finalement la création de l’Assemblée coloniale en avril 1791, légalisée par un édit du roi et qui était une charte pour les colonies, qui constitua le premier pas d’une démocratie participative. Les organisations administratives (municipalités mais aussi tribunal de commerce, cour d’appel ainsi que liste électorale) furent copiées sur le modèle de la métropole et une constitution fut adoptée. Ce fut la première période de liberté politique de l’Isle de France…

L’Assemblée coloniale, présidée par le gouverneur, était composée de 24 membres élus pour deux ans et avait le pouvoir de faire des ordonnances et des règlements. Mais seuls les hommes de 25 ans, propriétaires fonciers, contribuables et domiciliés dans la colonie depuis quatre ans qui y étaient éligibles. Mais, fait notable, durant toute la période que fut active l’Assemblée coloniale, elle ne représentait qu’un sixième de la population, celle dite libre, excluant la masse des esclaves. Quant aux Noirs libres un décret leur promettait une participation future, s’ils montraient les qualités requises…

Le régime des Assemblées coloniales dura jusqu’en 1803, à l’arrivée du général Decaen. Le nouveau gouverneur avait reçu l’ordre de la dissoudre et de reprendre le contrôle de l’île. Les colons perdaient ainsi leur pouvoir politique.

Lorsque les Anglais s’emparèrent de Maurice en 1810, la seule concession politique que le gouverneur Farquhar fit aux habitants de l’île fut de ne pas changer les lois, les coutumes, l’organisation de la justice, de la police et le droit de propriété.

Mais Farquhar étant un homme de dialogue, il accepta de consulter régulièrement les notables et finit par accéder à leur demande de mettre en place un conseil de communes en 1817, uniquement sur une base consultative.

Les gouverneurs qui succédèrent à Farquhar n’eurent pas de bonnes relations avec les conseillers dont Thomi Pitot, un colon à la forte personnalité. Tant et si bien que les conseils de district furent abolis en 1821 au moment où les colons proposèrent vainement une nouvelle constitution pour la colonie (après celle de 1791). Le système administratif britannique restait finalement aussi autoritaire que celui de l’administration Decaen.

En 1821, Adrien d’Epinay, qui peut être considéré comme le premier grand leader politique mauricien, se fit le héraut des colons qui réclamaient une plus grande participation aux affaires de la colonie. Il se rendit en Angleterre pour présenter leurs doléances au secrétaire d’État. D’Épinay obtint finalement la création d’un conseil législatif en 1825, présidé par le gouverneur. Mais celui-ci restait uniquement consultatif. Le gouvernement était en effet réticent à accorder aux colons une représentation élargie à cause de leur opposition à l’abolition de l’esclavage à laquelle la Grande-Bretagne était largement favorable.

La constitution du conseil législatif, malgré les profonds changements démographiques qui succédèrent à l’abolition de l’esclavage en 1835, ne connut aucun changement en 50 ans. Le conseil fut progressivement sous le contrôle de quelques colons influents qui ne firent que défendre leurs intérêts personnels. La vie politique ne connut aucune avancée majeure, malgré la montée en puissance d’une population de couleur décidée à faire valoir ses droits. L’immense majorité de la population restait complètement en dehors de la vie politique et des prises de decision.

En 1850, le secrétaire d’État consentit à accorder une charte municipale à la ville de Port-Louis, ce qui constitua un pas vers une participation des habitants au gouvernement. Mais c’est sous l’administration du gouverneur John Pope Hennessy que les premiers frémissements démocratiques de Maurice, se firent sentir.

Arrivé le 1er juin 1883 sur l’île, Pope Hennessy entrepris de mauricianiser l’administration locale en réduisant les pouvoirs des officiels anglais, en nommant des Mauriciens à des positions de responsabilité et en proposant une nouvelle constitution basée sur le principe « Maurice pour les mauriciens ». C’est donc tout naturellement qu’il se rapprocha de l’avocat mauricien William Newton, chef du mouvement réformiste qui réclamait une participation plus directe des colons à l’administration de leurs affaires.

Le projet de nouvelle Constitution créa pas mal de remous dans la colonie, mettant en opposition ceux qui étaient en faveur de la réforme, dirigés par William Newton lui-même et Virgile Naz et les anti-réformistes, sous la férule de Célicourt Antelme, jaloux de leurs prérogatives.

En introduisant un droit de vote basé sur des qualifications moins élevées, Pope Hennessy voulait aussi donner le droit de vote aux notables indo- et sino-mauriciens. Le gouverneur s’attira les foudres de ses adversaires dans la colonie, qui lui reprochèrent de desservir les intérêts de l’Angleterre, mais le Colonial Office, était favorable à son projet.

Le 20 octobre 1885 la nouvelle constitution vit le jour, donnant la possibilité aux électeurs de faire le choix des députés qui allaient siéger au conseil législatif. Cependant, le cens électoral de cette constitution était restreint. Il n’octroyait pas à toute la population adulte le droit de vote. Seuls les propriétaires d’un immeuble valant Rs 3 000 ou ceux recevant un salaire mensuel de Rs 50 étaient considérés comme électeurs. Sur une population de 360 000 habitants, seulement 4 000, tous des hommes, eurent le droit de vote.

La constitution de 1885 représentait le premier pas majeur vers une participation des habitants aux affaires publiques, mais elle entraina également la création de multiples alliances et groupements politiques, déclenchant dans leur sillage des tensions et des rivalités qui mirent en péril les relations sociales et provoquèrent des confrontations entre les différents groupes ethniques. La route vers la démocratie était encore longue…

(à suivre)

Sources : Les constitutions de l’île Maurice, par D. Napal, Mauritius Archives Publications

400 ans de créolité à l’île Maurice

Historiquement, le Créole est une personne née dans une société de plantation. Nous serions donc tous créoles… Comment les faits historiques ont modelé la société mauricienne au point d’en extraire sa créolité et d’en faire une catégorie à part…

Au départ est le Créole. Simon Van der Stel est le premier créole mauricien historique. Il est né sur le bateau l’amenant à l’île Maurice, où son père Adrian van der Stel fut gouverneur pour le compte de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales entre 1639 et 1645. Sa mère est Maria Lievens, d’origine malaise. Il grandit donc dans l’île et fut par la suite commandeur de la ville du Cap en 1679, puis le premier gouverneur de la colonie néerlandaise du Cap en Afrique du Sud. Il est considéré comme le fondateur de l’industrie viticole en Afrique du Sud. Stellenbosch, la deuxième ville coloniale d’Afrique du Sud, fut baptisée (« le bush de van der Stel ») en son honneur.

Créole : le terme vient de l’espagnol « criollo ». Il était utilisé dans les colonies d’Amérique latine et veut dire « né sur place ». Il désignait des personnes venues d’ailleurs mais qui se sont enracinées. Il a été repris dans les îles, pour ceux qui y sont nés, y sont venus de gré ou de force, qu’ils soient esclaves ou colons. Le dictionnaire français va même plus loin et affirme que le « créole » est une personne de famille européenne né dans les colonies.

De façon plus large, le Créole est une personne née dans une société de plantation, caractérisée par le système de l’esclavage. Le Créole comme le dit Alain Romaine, prêtre catholique et chercheur qui s’est penché sur l’histoire des descendants d’esclaves, est une « création ». Elle date de la découverte du Nouveau Monde, est issue du déplacement forcé de populations vers les îles. Le Créole mauricien, lui, est généralement une personne d’ascendance africaine ou un être métis de plusieurs composantes (européenne ou asiatique) et un Chrétien.

Les faits historiques ont modelé la société créole. L’occupation britannique d’abord, a re-modelé la société créole au début du 19e, puis l’immigration indienne à la moitié du 19e. De nouvelles références ont émergé. La société créole s’est scindée, les revendications d’appartenance se sont intensifiées, qui à l’Europe (et la France), qui à l’Afrique, rarement à l’Inde. Il y aurait eu un « recul », un rapport à l’ancestralité plus prononcé plus parcellisé. Voire un repli identitaire. Du coup la definition créole s’en est trouvée tronquée, abandonnée (des Blancs surtout) aux descendants d’esclaves.

Le Créole depuis plusieurs décennies s’est retrouvé parqué dans une catégorie fourre-tout créée sous l’administration britannique, dite population générale. Elle réunit les Franco-mauriciens et les Créoles c’est à dire les mulâtres et les descendants d’esclaves, ainsi que d’autres métis d’origine indienne, chinoise. »Les critères religieux, ethniques et culturels mélangés ne constituent pas en soi des catégories de division comparables ». C’est le constat de l’anthropologue suisse Sandra Carmignani. Elle qualifie même cette catégorisation de population générale de floue, d’arbitraire…

L’institutionnalisation de la fracture socio-ethnique est l’oeuvre de l’administration britannique qui a entériné l’identité culturelle et religieuse d’une partie de la population et a créé cette catégorie fourre-tout baptisée population générale. Où est passé le Créole? Pourquoi ne pas avoir utilisé aussi cette classification? La réponse fait désormais partie de l’histoire…

Qu’est ce alors que la créolité ? La definition est devenue insaisissable, elle reste en mouvement. On caractérise le Créole par rapport aux circonstances dans lesquelles il se retrouve dans son milieu, aux relations concrètes qu’il entretient avec ceux qui l’unissent à ce ou ces milieux, aux rapports qu’il a aux autres, à ses actions. Le groupe des Euro Créoles est le plus ancien le plus actif avec, dans certains cas, des racines qui remontent au 18e siècle. Il y avait un sujet créole bien avant qu’il n’y ait une langue créole. Ses synonymes sont mulâtre, métis, ilien.

D’après Robert Chaudenson, universitaire réunionnais spécialiste de la question, il existe deux grands types de Créoles de par le monde (…) « Dans les territoires où la cohabitation de populations d’origines différentes a plus ou moins échoué, est Créole celui qui répond à des critères ethniques bien spécifiques, généralement du fait de sa naissance. (…) Dans les territoires où la cohabitation de populations d’origines différentes a plus ou moins réussi, est Créole toute personne originaire du territoire qui ne correspond pas forcément aux critères qui pourraient le faire entrer à coup sûr au sein des groupes plus précis, notamment du fait du métissage. On y est donc Créole par défaut ». Pour le poète et linguiste Dev Virahsawmy (…) le concept créole est à branches multiples: Afro-kreol, Euro-kreol, Endo-kreol endou, Endo-kreol mizilman, Endo-kreol kretien, Sino-kreol kretien.

(…) Le jeu ethnicisant et multiculturel entretenu par l’Etat mauricien et par les lobbyistes fait la promotion d’une créolité ayant un lien unique à l’Afrique, ce qui a pour effet d’évacuer l’héritage créole, métis. C’est toute la frange de la descendance africaine directe qui prend ainsi le relai pour dire ses souffrances et prône un retour aux racines, dans une démarche de revendication d’appartenance ancestrale plus que dans un esprit d’affirmation identitaire. Mais cette démarche repousse vers la marge tous les autres Créoles.

Certes, le rapport à l’héritage africain a trop longtemps été ignoré. Le retour à l’ancestralité des Afro-créoles permet de rétablir un équilibre, il n’est pas une fin en soi. Le linguiste antillais Jean Bernabé le dit : les esclaves ont mis du temps avant de se définir comme Créoles. D’ailleurs au départ, ils réfutaient le terme, un peu comme les Blancs le réfutèrent plus tard… et les Indos à leur tour. Le capital ancestral des Créoles n’est pas assez étoffé, comparé à tout ce qu’ont vécu les esclaves.

En revanche, l’histoire du créole, elle, est riche et il ne s’agit pas de la sous-estimer ou de l’ignorer, faisant ainsi des Créoles des êtres sans racines. Il y aurait un manque par rapport aux autres groupes dont le capital ancestral est plus fort alors que celui des descendants d’africains est au moins aussi riche, sinon plus…

Les Créoles extrémistes, c’est à dire ceux qui se situent a une extrémité de la créolité, en général celle qui descend des Africains, a peur de voir se diluer son identité. C’est ainsi que l’on a assisté, par exemple, à l’émergence du rastafarisme qui se combine avec la descendance du marronage, phénomène nouveau avec les associations et la sacralisation de la montagne du Morne (qui aurait très vraisemblablement abrité jadis des esclaves en fuite et qui est devenu patrimoine mondial de l’UNESCO).

L’énonciation du concept « malaise créole », en 1994, a permis une prise de conscience. Elle est intervenue d’abord dans un contexte catholique, puisque le paternalisme catholique a influencé la prise de conscience identitaire, de façon dogmatique et que le créole n’était pas reconnu au sein de l’Eglise. Ce cri du coeur a par la suite rejailli sur l’ensemble de la société forçant l’oligarchie et la hiérarchie catholique à reconnaître que le Créole, quel qu’il soit, peut apporter beaucoup à la société.

(…) Le peuple créole n’est ni Africain, ni Asiatique, ni Européen, mais tout cela à la fois. « Il est une vision du monde qui articule les cultures dans un incessant dialogue », risque Jean Bernabé. Mais il est surtout un peuple à origines multiples et pas seulement celles des Nègres de Césaire, mais aussi celles de la Malbaraise de Baudelaire. Il n’est pas que ceci ou cela, mais il est un ensemble, c’est cela sa richesse, cela qu’il faut magnifier (…)

Extraits de Citoyens du monde, les Mauriciens sont des gens comme les autres, de Thierry Chateau – Editions Osman Publishing
Illustrations: collection Jean Marie Chelin – collection l’express

Histoire(s) des voyageurs : ces étonnants voyageurs qui forgèrent la réputation d’une île paradisiaque…

Pendant des décennies l’île Maurice était connue du monde comme une escale sur la Mer des Indes, un repaire de corsaires ou un comptoir de négociants avant d’être une île à sucre prospère. L’on s’y rendait souvent sous la contrainte, parfois en mission, rarement dans un but purement personnel. Puis vinrent les grands voyageurs de la fin du 18e et du 19e siècles. Explorateurs, poètes, romanciers, marins, tous vantant le luxe tropical, la douceur de vivre, la nonchalance et une certaine mélancolie. Maurice est finalement devenue, depuis la fin du 20e siècle, la destination de voyage ultime… » Lire la suite

Mars 68 : les premiers pas difficiles d’une petite nation quadricolore

Lorsque le quadricolore est hissé en haut du mât planté au milieu du Champ de Mars, le 12 mars 1968, l’île Maurice peut respirer. Devenue indépendante au prix de longues années de négociation dans la mouvance de la décolonisation d’après-guerre, elle a été secouée, entre les élections d’août 1967 et les célébrations officielles, par des troubles sociaux meurtriers.

Après la Seconde Guerre mondiale, le Colonial Office britannique voulut instituer des administrations indépendantes dans ses colonies et certaines d’entre elles devenaient indépendantes. Le 15 août 1947, l’Inde et le Pakistan devenaient officiellement indépendants. Après de longues et douloureuses tractations entre colonisateur et colonisés mais plus encore entre les populations elles-mêmes, l’Inde et le Pakistan devenaient indépendantes en août 1947. À peine l’indépendance célébrée, musulmans et hindous s’affrontèrent avec la plus extrême violence. De 1947 à 1950, quinze à vingt millions de personnes se croisèrent dans les deux sens, à travers les frontières des deux nouveaux États, occasionnant au passage d’innombrables incidents meurtriers. Mais les Britanniques se détournèrent des affaires indiennes pour se concentrer sur les colonies d’Afrique, où la transition à l’indépendance fut relativement plus pacifique.

A partir de 1960, la majorité des pays d’Afrique de l’ouest, équatoriale, australe et orientale accédèrent à l’indépendance. Cependant à la suite de la décolonisation, l’Afrique afficha une instabilité politique, un désastre économique et une dépendance à la dette. L’instabilité politique fut provoquée par l’introduction d’influences marxiste ou capitaliste et des frictions permanentes dues aux inégalités entre les races, menèrent à des guerres civiles.

Durant cette période, la petite île Maurice entra elle aussi dans le processus de décolonisation. Une campagne en faveur de l’indépendance fut menée en 1961, les Anglais se disposant à donner une certaine autonomie et, éventuellement, l’indépendance au pays. Dès 1947, le Secrétaire d’État britannique lui avait octroyé une nouvelle Constitution et avait permis la création d’une Assemblée législative, ce qui avait constitué un pas important vers l’indépendance.

En 1961, la situation de la colonie n’était pas brillante. La croissance démographique était galopante et il fallait procéder de toute urgence à une diversification économique. La vie politique était animée par plusieurs partis qui représentaient les différentes tendances en présence mais aussi les différentes catégories de la population. Leurs élus constituaient un gouvernement autonome et les élections de 1963 accouchèrent d’une coalition gouvernementale qui entama des discussions constitutionnelles avec le colonisateur. En 1965, ces discussions qui se tinrent à Londres allaient amener Maurice vers son indépendance.

Élections législatives déterminantes

Mais ce furent les élections législatives du 7 août 1967 qui déterminèrent l’avenir de l’île Maurice. Le scrutin permit de trancher entre ceux qui étaient en faveur d’une île indépendante et souveraine et ceux qui voulaient d’une association avec la Grande-Bretagne. Ces élections se livrèrent comme une bataille, avec des moyens nouveaux, comme la publicité « à l’américaine » qui fit son entrée dans la campagne. Une radio pirate émit même au large des côtes pour tenter de rallier les électeurs…

Face à l’importance de l’enjeu, les journaux n’hésitèrent pas à prendre position. Dans l’Express, créé en 1963, l’éditorialiste Philippe Forget ardent défenseur de l’indépendance, s’enflammait. Il croyait fermement en un meilleur avenir pour une île Maurice indépendante « pour libérer le commerce, rehausser le niveau de vie, pour industrialiser et pour tirer parti de la situation géographique » d’une île Maurice qui aspirait à redevenir la clé de la mer des Indes. L’Express était résolument contre le principe d’association que défendaient les anti-indépendantistes désireux de rester accrochés aux basques de la Grande-Bretagne afin de profiter d’une entrée probable dans le Marché Commun européen. Selon Philippe Forget une association créerait une économie artificielle. Face à lui, André Masson, éditorialiste du Mauricien était « contre une indépendance de façade qui fermera nos horizons et appauvrira les Mauriciens ».

À partir du 29 juillet les partis politiques se succédèrent à la télévision pour présenter leurs programmes. Il faut souligner que la Mauritius Broadcasting Corporation avait été créée à peine un an plus tôt, en 1966. A l’approche de l’échéance électorale, les esprits commencèrent à s’échauffer. Le 31 juillet, le bureau du commissaire de police publia un communiqué dans les journaux appelant les Mauriciens à respecter l’ordre et la paix publics. À travers ce communiqué, G.B. Mc Caffery s’adressait plus particulièrement aux différentes formations politiques qui s’exprimaient dans les meetings publics, un peu partout à travers l’île, dans une ambiance de plus en plus tendue.

Le jour du scrutin, sous le crachin d’hiver, des incidents isolés éclatèrent, plus violents dans la circonscription No 3 de Port-Louis. Ils firent un mort, un homme victime d’agresseurs qui l’avaient frappé à la tête. D’autres incidents éclatèrent à Port-Louis, provoqués par des individus armés de gourdins et de pierres, certains de sabres. Des maisons furent endommagées, et il fallut l’intervention de la Special Mobile Force et de la Riot Unit, notamment à la rue Magon et à Cité Martial.

Lorsque les urnes rendirent leur verdict, le Parti de l’Indépendance, regroupant le Parti Travailliste, le CAM et l’IFB, récolta 454 000 votes, issus principalement des campagnes. Son adversaire, le PMSD, recueillit 341 000 voix d’électeurs essentiellement urbains, notamment de Port-Louis. Quelques grandes figures chutèrent : Jules Koenig à La Caverne, Razack Mohamed à Port-Louis. D’anciens ministres ou députés du gouvernement autonome furent ré-élus, notamment Seewoosagur Ramgoolam et Gaëtan Duval.

Le nouveau gouvernement, désormais souverain en attendant les célébrations officielles qui devaient se tenir six mois plus tard, eut toutes les peines du monde à s’installer, dans un contexte socio-économique difficile, avec une situation mondiale tendue et, surtout, dans une ambiance politique en ébullition, malgré l’issue incontestable des élections. Il adopta un plan d’austérité qui aboutit rapidement au licenciement de 8 000 à 10 000 travailleurs contractuels. Cette décision enflamma l’opposition.

Manifestations et bagarres raciales

Le 2 octobre, des manifestations eurent lieu, suivies de désordres aux rues Desforges et Virgil Naz, à Port-Louis. La police chargea les manifestants, utilisant du gaz lacrymogène contre les jets de pierres. Des barricades furent érigées et des camions municipaux incendiés. Durant la nuit, des magasins furent saccagés et incendiés, certains au cocktail Molotov, un peu dans la mouvance des mouvements radicaux de gauche qui voulaient déstabiliser les démocraties en Europe. Le mot Révolution fut lancé par l’opposition…

Dans les jours qui suivirent, la police procéda à 73 arrestations, des manifestants décrits comme des « young unemployed hooligans ». Le gouvernement envisagea le recours à l’état d’urgence et un appel aux troupes britanniques.

Entre août et décembre 1967, quelque 1 300 personnes choisirent l’immigration, principalement vers l’Australie, afin d’échapper, selon elles, à un engrenage infernal qui menaçait d’entrainer le pays dans la misère et le chaos.

Mais le pire était encore à venir pour la jeune nation, puisqu’au mois de janvier suivant, à quelques semaines des célébrations officielles dont la date exacte n’avait pas encore été arrêtée, eut lieu le plus grand bouleversement de l’histoire de Maurice que l’on appellera plus tard les Bagarres Raciales.

A partir de la mi-janvier des bagarres sporadiques éclatèrent entre des bandes rivales issues de groupes ethniques différents, dans les quartiers nord de Port-Louis. Ces bagarres nécessitèrent l’introduction de l’état d’urgence, le 21 janvier. Elles firent officiellement 29 victimes, beaucoup plus selon les observateurs… À Port Louis, des centaines de maisons furent saccagées et une large partie de la population des quartiers nord de la capitale dut se réfugier dans les villes des Plaines Wilhems. L’état d’urgence fut maintenu jusqu’au 13 février.

Puis, peu à peu, le calme fut rétablit. La date du 12 mars fut annoncée pour les célébrations, en présence de délégations étrangères mais en l’absence de la princesse Alexandra, la représentante de la reine d’Angleterre, une absence due a la situation tendue dans l’île.

Les Mauriciens mirent du temps à se ressaisir… Le jour de l’indépendance, ils étaient cependant nombreux au Champ de Mars, plusieurs dizaines de milliers, 100 000 selon la presse, malgré le boycott de l’opposition parlementaire et la décision de la mairie de Port-Louis de ne pas participer aux célébrations, en mémoire des victimes des bagarres du mois de janvier précédent…

Le 12 mars 1968, lorsque le quadricolore arriva en haut du mât, un nouveau jour se levait sur la jeune nation mauricienne. Mais les plaies mirent du temps à cicatriser et certaines d’entre elles sont encore vives, 49 ans après…

 

Les Hakkas et la nouvelle vague d’immigration chinoise dans l’île Maurice du 19e siècle

Lorsque les Britanniques prirent possession de Maurice en 1810, le gouverneur Robert Farquhar voulut donner une certaine impulsion à l’immigration chinoise. La plupart de ces immigrés venaient chercher fortune dans l’île, principalement dans le commerce. Le nombre de Chinois grandissait donc et le commerce leur réussissait bien. Selon les estimations, il y eut quelque 400 immigrants en provenance de Chine entre 1833 et 1846, provenant principalement des provinces de Fukien et Canton.

Cependant, à partir de la deuxième moitié du 19e siècle, l’immigration chinoise à Maurice changea d’origine avec l’arrivée de contingents de Hakkas. La plupart de ces nouveaux arrivants voulaient probablement échapper à la répression en Chine contre la révolte des Taiping. Ce soulèvement majeur eut lieu dans le sud, puis le centre de la Chine, entre 1851 et 1864. La figure emblématique de cette révolte était le chef des Taiping, Hong Xiuquan, un Hakka originaire de la classe sociale paysanne. Mais les querelles internes eurent raison du royaume des Taiping et la révolte fut finalement écrasée en 1864 par les troupes impériales avec l’appui des Occidentaux, principalement la France et le Royaume-Uni.

Il est difficile de déterminer avec précision le nombre exact de ces nouveaux arrivants, dans le flot quasi permanent d’immigration en provenance d’Asie. Les registres d’arrivées à Port-Louis ne mentionnaient souvent qu’un prénom, ce qui était insuffisant pour identifier l’origine et distinguer un Cantonais d’un Hakka.

Des recherches entreprises par certaines familles furent cependant plus fructueuses. De telles informations révélèrent notamment qu’en juillet 1860, sept Hakkas débarquèrent du navire Ville de Paris, en provenance de Singapour. Ils se nommaient Chan Heyou, Tan Chow, Chan See, Ong Hassan, Le Bow, Chan Buck, and Chin Ton et étaient âgés entre 31 et 40 ans. Un autre Hakka, un dénommé Lee Ah Van, originaire de Meizhou dans la province de Guangdong, débarqua lui aussi peu de temps après. Ils sont tous généralement considérés comme les pionniers de l’immigration hakka à Maurice qui ne démarra vraiment qu’à partir de 1875.

Avant même son arrivée, le migrant chinois, hakka ou cantonais, faisait généralement partie d’un réseau et pouvait compter sur la présence d’un proche déjà installé dans la colonie. Cela facilitait son installation, plus particulièrement s’il voulait faire l’acquisition de marchandises pour lancer son commerce.

Mais les rivalités existaient aussi, ce qui pouvait provoquer des rixes, parfois sanglantes, entre groupes rivaux. Les commerçants déjà implantés, regroupés sous la tutelle d’un chef de clan, eurent de plus en plus de mal à se faire respecter par les nouveaux arrivants. A la suite de querelles violentes, les autorités procédèrent à l’expulsion de migrants qui se rendirent coupables de voies de faits. Tant et si bien que l’immigration chinoise fut de plus en plus contrôlée et seuls furent acceptés ceux qui présentaient un bon profil. C’est ainsi que ces restrictions, ajoutées aux épidémies qui frappèrent la population durant la deuxième moitié du 19e siècle, ne permirent pas à la communauté chinoise de s’agrandir de façon susbtantielle.

Mais l’expansion de l’industrie sucrière et la venue de milliers de travailleurs indiens installés dans les nombreux camps sucriers, provoqua de profonds changements dans le pays socio-économique de la colonie. On assista alors à l’émergence d’un nouveau marché pour la vente de commodités de base dans les régions rurales.

Ce sont les immigrants chinois qui furent les premiers à saisir l’opportunité. Et parmi eux, les Hakkas récemment installés, qui arrivaient difficilement à se faire une place parmi les nombreux commerces de la capitale.

Les boutiques chinoises des zones rurales et côtières étaient généralement constuites au centre d’une propriété sucriere. D’une superficie réduite de moins de 70m2, la boutique était en bois, recouverte de tôle et pouvant facilement être agrandie en fonction des besoins. Le tenancier était généralement locataire de l’espace qui appartenait à la propriété. Il avait à son service un commis et chaque nouvel employé était d’abord affecté à la préparation des repas pour les autres employés avant de pouvoir servir la clientèle. Le commis, bras droit du tenancier, se chargeait des comptes et des commandes. Lorsqu’un commis voulait se mettre à son compte, le tenancier devait se porter garant pour lui, auprès des grossistes fournisseurs de marchandises.

C’est ainsi que les commerçants hakkas s’implantèrent aux quatres coins de l’île, souvent provenant des mêmes clans. On peut citer le cas du clan des Lee, qui s’installa d’abord dans le district de Rivière Noire à partir de 1875, puis dans celui de Savanne en 1880 avec notamment le village de Chemin Grenier, de Grand Port, sur les propriétés de St Hubert, Mon Désert et Riche-en-Eau entre 1884 and 1899, ensuite de Sans Souci à Moka en 1894 et à Curepipe la même année et enfin en 1897 à Flacq.

En 1901 la population d’origine chinoise résidant sur les propriétés sucrières s’élevait à seulement 173 personnes. Il y en avait 7 dans le district de Rivière Noire, 16 dans celui de Moka, 17 dans celui de Savanne, 17 également à Pamplemousses, 21 à Flacq et le même nombre dans les Plaines Wilhems, 29 à Grand Port et 45 dans le district de Rivière du Rempart.

Ce nombre peut paraitre peu élevé, il n’empêche que la boutique chinoise était le centre névralgique des zones rurales dans l’île Maurice du début du 20e siècle et que les commerçants hakkas, avec le système de crédit qu’ils avaient introduit, représentaient souvent le seul espoir de survie pour des familles entières de laboureurs en manque cruel de liquidités.

Sources: Abacus and Mah Jong, Sino-Mauritian Settlement and Economic Consolidation de Marina Carter et James Ng Foong Kwong