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La représentation du peuple dans la vie politique mauricienne depuis le début de la colonisation française jusqu’aux années précédant l’indépendance - 1e partie (18e et 19e siècles)

La volonté de participer aux décisions administratives de la colonie fut avant tout motivée par le besoin, chez les colons, de défendre leurs biens et propriétés, au temps de l’Isle de France mais aussi durant la majeure partie du 19e siècle, jusqu’à ce qu’un mouvement réformiste démocratique ne prenne forme et ne se fasse entendre.

De 1721 à 1723, l’île fut considérée comme une dépendance de sa voisine Bourbon. Les lettres patentes de 1723 établirent un conseil provincial a l’Isle de France, composé du gouverneur, du procureur, d’un greffier et de directeurs de la Compagnie des Indes mais qui étaient rarement présents.

Ce n’est qu’en 1764, à un moment où la Compagnie perdait de son aura et où l’île était en proie à la disette, que le gouverneur autorisa les habitants à élire deux représentants qui iraient se plaindre de leurs misères en France, le comte de Maudave et M. Pitois. Ils peuvent être considérés comme les premiers représentants du people, bien que ce terme n’ait pas encore toute sa plénitude démocratique, à une époque où le paternalisme, le despotisme étaient des modèles de gouvernement et où l’économie de plantation était base sur l’esclavagisme.

C’est sous la Révolution française que les choses commencèrent à évoluer. Lorsque les colons apprirent qu’en France les citoyens avaient obtenu le droit de s’assembler pour délibérer des affaires publiques, ils voulurent en faire de même et en obtinrent le droit en avril 1790. Mais l’opposition entre le gouverneur et les assemblées nouvellement crées fut tellement virulente que l’île faillit, un moment basculer dans la guerre civile.

C’est finalement la création de l’Assemblée coloniale en avril 1791, légalisée par un édit du roi et qui était une charte pour les colonies, qui constitua le premier pas d’une démocratie participative. Les organisations administratives (municipalités mais aussi tribunal de commerce, cour d’appel ainsi que liste électorale) furent copiées sur le modèle de la métropole et une constitution fut adoptée. Ce fut la première période de liberté politique de l’Isle de France…

L’Assemblée coloniale, présidée par le gouverneur, était composée de 24 membres élus pour deux ans et avait le pouvoir de faire des ordonnances et des règlements. Mais seuls les hommes de 25 ans, propriétaires fonciers, contribuables et domiciliés dans la colonie depuis quatre ans qui y étaient éligibles. Mais, fait notable, durant toute la période que fut active l’Assemblée coloniale, elle ne représentait qu’un sixième de la population, celle dite libre, excluant la masse des esclaves. Quant aux Noirs libres un décret leur promettait une participation future, s’ils montraient les qualités requises…

Le régime des Assemblées coloniales dura jusqu’en 1803, à l’arrivée du général Decaen. Le nouveau gouverneur avait reçu l’ordre de la dissoudre et de reprendre le contrôle de l’île. Les colons perdaient ainsi leur pouvoir politique.

Lorsque les Anglais s’emparèrent de Maurice en 1810, la seule concession politique que le gouverneur Farquhar fit aux habitants de l’île fut de ne pas changer les lois, les coutumes, l’organisation de la justice, de la police et le droit de propriété.

Mais Farquhar étant un homme de dialogue, il accepta de consulter régulièrement les notables et finit par accéder à leur demande de mettre en place un conseil de communes en 1817, uniquement sur une base consultative.

Les gouverneurs qui succédèrent à Farquhar n’eurent pas de bonnes relations avec les conseillers dont Thomi Pitot, un colon à la forte personnalité. Tant et si bien que les conseils de district furent abolis en 1821 au moment où les colons proposèrent vainement une nouvelle constitution pour la colonie (après celle de 1791). Le système administratif britannique restait finalement aussi autoritaire que celui de l’administration Decaen.

En 1821, Adrien d’Epinay, qui peut être considéré comme le premier grand leader politique mauricien, se fit le héraut des colons qui réclamaient une plus grande participation aux affaires de la colonie. Il se rendit en Angleterre pour présenter leurs doléances au secrétaire d’État. D’Épinay obtint finalement la création d’un conseil législatif en 1825, présidé par le gouverneur. Mais celui-ci restait uniquement consultatif. Le gouvernement était en effet réticent à accorder aux colons une représentation élargie à cause de leur opposition à l’abolition de l’esclavage à laquelle la Grande-Bretagne était largement favorable.

La constitution du conseil législatif, malgré les profonds changements démographiques qui succédèrent à l’abolition de l’esclavage en 1835, ne connut aucun changement en 50 ans. Le conseil fut progressivement sous le contrôle de quelques colons influents qui ne firent que défendre leurs intérêts personnels. La vie politique ne connut aucune avancée majeure, malgré la montée en puissance d’une population de couleur décidée à faire valoir ses droits. L’immense majorité de la population restait complètement en dehors de la vie politique et des prises de decision.

En 1850, le secrétaire d’État consentit à accorder une charte municipale à la ville de Port-Louis, ce qui constitua un pas vers une participation des habitants au gouvernement. Mais c’est sous l’administration du gouverneur John Pope Hennessy que les premiers frémissements démocratiques de Maurice, se firent sentir.

Arrivé le 1er juin 1883 sur l’île, Pope Hennessy entrepris de mauricianiser l’administration locale en réduisant les pouvoirs des officiels anglais, en nommant des Mauriciens à des positions de responsabilité et en proposant une nouvelle constitution basée sur le principe « Maurice pour les mauriciens ». C’est donc tout naturellement qu’il se rapprocha de l’avocat mauricien William Newton, chef du mouvement réformiste qui réclamait une participation plus directe des colons à l’administration de leurs affaires.

Le projet de nouvelle Constitution créa pas mal de remous dans la colonie, mettant en opposition ceux qui étaient en faveur de la réforme, dirigés par William Newton lui-même et Virgile Naz et les anti-réformistes, sous la férule de Célicourt Antelme, jaloux de leurs prérogatives.

En introduisant un droit de vote basé sur des qualifications moins élevées, Pope Hennessy voulait aussi donner le droit de vote aux notables indo- et sino-mauriciens. Le gouverneur s’attira les foudres de ses adversaires dans la colonie, qui lui reprochèrent de desservir les intérêts de l’Angleterre, mais le Colonial Office, était favorable à son projet.

Le 20 octobre 1885 la nouvelle constitution vit le jour, donnant la possibilité aux électeurs de faire le choix des députés qui allaient siéger au conseil législatif. Cependant, le cens électoral de cette constitution était restreint. Il n’octroyait pas à toute la population adulte le droit de vote. Seuls les propriétaires d’un immeuble valant Rs 3 000 ou ceux recevant un salaire mensuel de Rs 50 étaient considérés comme électeurs. Sur une population de 360 000 habitants, seulement 4 000, tous des hommes, eurent le droit de vote.

La constitution de 1885 représentait le premier pas majeur vers une participation des habitants aux affaires publiques, mais elle entraina également la création de multiples alliances et groupements politiques, déclenchant dans leur sillage des tensions et des rivalités qui mirent en péril les relations sociales et provoquèrent des confrontations entre les différents groupes ethniques. La route vers la démocratie était encore longue…

(à suivre)

Sources : Les constitutions de l’île Maurice, par D. Napal, Mauritius Archives Publications

400 ans de créolité à l’île Maurice

Historiquement, le Créole est une personne née dans une société de plantation. Nous serions donc tous créoles… Comment les faits historiques ont modelé la société mauricienne au point d’en extraire sa créolité et d’en faire une catégorie à part…

Au départ est le Créole. Simon Van der Stel est le premier créole mauricien historique. Il est né sur le bateau l’amenant à l’île Maurice, où son père Adrian van der Stel fut gouverneur pour le compte de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales entre 1639 et 1645. Sa mère est Maria Lievens, d’origine malaise. Il grandit donc dans l’île et fut par la suite commandeur de la ville du Cap en 1679, puis le premier gouverneur de la colonie néerlandaise du Cap en Afrique du Sud. Il est considéré comme le fondateur de l’industrie viticole en Afrique du Sud. Stellenbosch, la deuxième ville coloniale d’Afrique du Sud, fut baptisée (« le bush de van der Stel ») en son honneur.

Créole : le terme vient de l’espagnol « criollo ». Il était utilisé dans les colonies d’Amérique latine et veut dire « né sur place ». Il désignait des personnes venues d’ailleurs mais qui se sont enracinées. Il a été repris dans les îles, pour ceux qui y sont nés, y sont venus de gré ou de force, qu’ils soient esclaves ou colons. Le dictionnaire français va même plus loin et affirme que le « créole » est une personne de famille européenne né dans les colonies.

De façon plus large, le Créole est une personne née dans une société de plantation, caractérisée par le système de l’esclavage. Le Créole comme le dit Alain Romaine, prêtre catholique et chercheur qui s’est penché sur l’histoire des descendants d’esclaves, est une « création ». Elle date de la découverte du Nouveau Monde, est issue du déplacement forcé de populations vers les îles. Le Créole mauricien, lui, est généralement une personne d’ascendance africaine ou un être métis de plusieurs composantes (européenne ou asiatique) et un Chrétien.

Les faits historiques ont modelé la société créole. L’occupation britannique d’abord, a re-modelé la société créole au début du 19e, puis l’immigration indienne à la moitié du 19e. De nouvelles références ont émergé. La société créole s’est scindée, les revendications d’appartenance se sont intensifiées, qui à l’Europe (et la France), qui à l’Afrique, rarement à l’Inde. Il y aurait eu un « recul », un rapport à l’ancestralité plus prononcé plus parcellisé. Voire un repli identitaire. Du coup la definition créole s’en est trouvée tronquée, abandonnée (des Blancs surtout) aux descendants d’esclaves.

Le Créole depuis plusieurs décennies s’est retrouvé parqué dans une catégorie fourre-tout créée sous l’administration britannique, dite population générale. Elle réunit les Franco-mauriciens et les Créoles c’est à dire les mulâtres et les descendants d’esclaves, ainsi que d’autres métis d’origine indienne, chinoise. »Les critères religieux, ethniques et culturels mélangés ne constituent pas en soi des catégories de division comparables ». C’est le constat de l’anthropologue suisse Sandra Carmignani. Elle qualifie même cette catégorisation de population générale de floue, d’arbitraire…

L’institutionnalisation de la fracture socio-ethnique est l’oeuvre de l’administration britannique qui a entériné l’identité culturelle et religieuse d’une partie de la population et a créé cette catégorie fourre-tout baptisée population générale. Où est passé le Créole? Pourquoi ne pas avoir utilisé aussi cette classification? La réponse fait désormais partie de l’histoire…

Qu’est ce alors que la créolité ? La definition est devenue insaisissable, elle reste en mouvement. On caractérise le Créole par rapport aux circonstances dans lesquelles il se retrouve dans son milieu, aux relations concrètes qu’il entretient avec ceux qui l’unissent à ce ou ces milieux, aux rapports qu’il a aux autres, à ses actions. Le groupe des Euro Créoles est le plus ancien le plus actif avec, dans certains cas, des racines qui remontent au 18e siècle. Il y avait un sujet créole bien avant qu’il n’y ait une langue créole. Ses synonymes sont mulâtre, métis, ilien.

D’après Robert Chaudenson, universitaire réunionnais spécialiste de la question, il existe deux grands types de Créoles de par le monde (…) « Dans les territoires où la cohabitation de populations d’origines différentes a plus ou moins échoué, est Créole celui qui répond à des critères ethniques bien spécifiques, généralement du fait de sa naissance. (…) Dans les territoires où la cohabitation de populations d’origines différentes a plus ou moins réussi, est Créole toute personne originaire du territoire qui ne correspond pas forcément aux critères qui pourraient le faire entrer à coup sûr au sein des groupes plus précis, notamment du fait du métissage. On y est donc Créole par défaut ». Pour le poète et linguiste Dev Virahsawmy (…) le concept créole est à branches multiples: Afro-kreol, Euro-kreol, Endo-kreol endou, Endo-kreol mizilman, Endo-kreol kretien, Sino-kreol kretien.

(…) Le jeu ethnicisant et multiculturel entretenu par l’Etat mauricien et par les lobbyistes fait la promotion d’une créolité ayant un lien unique à l’Afrique, ce qui a pour effet d’évacuer l’héritage créole, métis. C’est toute la frange de la descendance africaine directe qui prend ainsi le relai pour dire ses souffrances et prône un retour aux racines, dans une démarche de revendication d’appartenance ancestrale plus que dans un esprit d’affirmation identitaire. Mais cette démarche repousse vers la marge tous les autres Créoles.

Certes, le rapport à l’héritage africain a trop longtemps été ignoré. Le retour à l’ancestralité des Afro-créoles permet de rétablir un équilibre, il n’est pas une fin en soi. Le linguiste antillais Jean Bernabé le dit : les esclaves ont mis du temps avant de se définir comme Créoles. D’ailleurs au départ, ils réfutaient le terme, un peu comme les Blancs le réfutèrent plus tard… et les Indos à leur tour. Le capital ancestral des Créoles n’est pas assez étoffé, comparé à tout ce qu’ont vécu les esclaves.

En revanche, l’histoire du créole, elle, est riche et il ne s’agit pas de la sous-estimer ou de l’ignorer, faisant ainsi des Créoles des êtres sans racines. Il y aurait un manque par rapport aux autres groupes dont le capital ancestral est plus fort alors que celui des descendants d’africains est au moins aussi riche, sinon plus…

Les Créoles extrémistes, c’est à dire ceux qui se situent a une extrémité de la créolité, en général celle qui descend des Africains, a peur de voir se diluer son identité. C’est ainsi que l’on a assisté, par exemple, à l’émergence du rastafarisme qui se combine avec la descendance du marronage, phénomène nouveau avec les associations et la sacralisation de la montagne du Morne (qui aurait très vraisemblablement abrité jadis des esclaves en fuite et qui est devenu patrimoine mondial de l’UNESCO).

L’énonciation du concept « malaise créole », en 1994, a permis une prise de conscience. Elle est intervenue d’abord dans un contexte catholique, puisque le paternalisme catholique a influencé la prise de conscience identitaire, de façon dogmatique et que le créole n’était pas reconnu au sein de l’Eglise. Ce cri du coeur a par la suite rejailli sur l’ensemble de la société forçant l’oligarchie et la hiérarchie catholique à reconnaître que le Créole, quel qu’il soit, peut apporter beaucoup à la société.

(…) Le peuple créole n’est ni Africain, ni Asiatique, ni Européen, mais tout cela à la fois. « Il est une vision du monde qui articule les cultures dans un incessant dialogue », risque Jean Bernabé. Mais il est surtout un peuple à origines multiples et pas seulement celles des Nègres de Césaire, mais aussi celles de la Malbaraise de Baudelaire. Il n’est pas que ceci ou cela, mais il est un ensemble, c’est cela sa richesse, cela qu’il faut magnifier (…)

Extraits de Citoyens du monde, les Mauriciens sont des gens comme les autres, de Thierry Chateau – Editions Osman Publishing
Illustrations: collection Jean Marie Chelin – collection l’express

Histoire(s) des voyageurs : ces étonnants voyageurs qui forgèrent la réputation d’une île paradisiaque…

Pendant des décennies l’île Maurice était connue du monde comme une escale sur la Mer des Indes, un repaire de corsaires ou un comptoir de négociants avant d’être une île à sucre prospère. L’on s’y rendait souvent sous la contrainte, parfois en mission, rarement dans un but purement personnel. Puis vinrent les grands voyageurs de la fin du 18e et du 19e siècles. Explorateurs, poètes, romanciers, marins, tous vantant le luxe tropical, la douceur de vivre, la nonchalance et une certaine mélancolie. Maurice est finalement devenue, depuis la fin du 20e siècle, la destination de voyage ultime… » Lire la suite

Mars 68 : les premiers pas difficiles d’une petite nation quadricolore

Lorsque le quadricolore est hissé en haut du mât planté au milieu du Champ de Mars, le 12 mars 1968, l’île Maurice peut respirer. Devenue indépendante au prix de longues années de négociation dans la mouvance de la décolonisation d’après-guerre, elle a été secouée, entre les élections d’août 1967 et les célébrations officielles, par des troubles sociaux meurtriers.

Après la Seconde Guerre mondiale, le Colonial Office britannique voulut instituer des administrations indépendantes dans ses colonies et certaines d’entre elles devenaient indépendantes. Le 15 août 1947, l’Inde et le Pakistan devenaient officiellement indépendants. Après de longues et douloureuses tractations entre colonisateur et colonisés mais plus encore entre les populations elles-mêmes, l’Inde et le Pakistan devenaient indépendantes en août 1947. À peine l’indépendance célébrée, musulmans et hindous s’affrontèrent avec la plus extrême violence. De 1947 à 1950, quinze à vingt millions de personnes se croisèrent dans les deux sens, à travers les frontières des deux nouveaux États, occasionnant au passage d’innombrables incidents meurtriers. Mais les Britanniques se détournèrent des affaires indiennes pour se concentrer sur les colonies d’Afrique, où la transition à l’indépendance fut relativement plus pacifique.

A partir de 1960, la majorité des pays d’Afrique de l’ouest, équatoriale, australe et orientale accédèrent à l’indépendance. Cependant à la suite de la décolonisation, l’Afrique afficha une instabilité politique, un désastre économique et une dépendance à la dette. L’instabilité politique fut provoquée par l’introduction d’influences marxiste ou capitaliste et des frictions permanentes dues aux inégalités entre les races, menèrent à des guerres civiles.

Durant cette période, la petite île Maurice entra elle aussi dans le processus de décolonisation. Une campagne en faveur de l’indépendance fut menée en 1961, les Anglais se disposant à donner une certaine autonomie et, éventuellement, l’indépendance au pays. Dès 1947, le Secrétaire d’État britannique lui avait octroyé une nouvelle Constitution et avait permis la création d’une Assemblée législative, ce qui avait constitué un pas important vers l’indépendance.

En 1961, la situation de la colonie n’était pas brillante. La croissance démographique était galopante et il fallait procéder de toute urgence à une diversification économique. La vie politique était animée par plusieurs partis qui représentaient les différentes tendances en présence mais aussi les différentes catégories de la population. Leurs élus constituaient un gouvernement autonome et les élections de 1963 accouchèrent d’une coalition gouvernementale qui entama des discussions constitutionnelles avec le colonisateur. En 1965, ces discussions qui se tinrent à Londres allaient amener Maurice vers son indépendance.

Élections législatives déterminantes

Mais ce furent les élections législatives du 7 août 1967 qui déterminèrent l’avenir de l’île Maurice. Le scrutin permit de trancher entre ceux qui étaient en faveur d’une île indépendante et souveraine et ceux qui voulaient d’une association avec la Grande-Bretagne. Ces élections se livrèrent comme une bataille, avec des moyens nouveaux, comme la publicité « à l’américaine » qui fit son entrée dans la campagne. Une radio pirate émit même au large des côtes pour tenter de rallier les électeurs…

Face à l’importance de l’enjeu, les journaux n’hésitèrent pas à prendre position. Dans l’Express, créé en 1963, l’éditorialiste Philippe Forget ardent défenseur de l’indépendance, s’enflammait. Il croyait fermement en un meilleur avenir pour une île Maurice indépendante « pour libérer le commerce, rehausser le niveau de vie, pour industrialiser et pour tirer parti de la situation géographique » d’une île Maurice qui aspirait à redevenir la clé de la mer des Indes. L’Express était résolument contre le principe d’association que défendaient les anti-indépendantistes désireux de rester accrochés aux basques de la Grande-Bretagne afin de profiter d’une entrée probable dans le Marché Commun européen. Selon Philippe Forget une association créerait une économie artificielle. Face à lui, André Masson, éditorialiste du Mauricien était « contre une indépendance de façade qui fermera nos horizons et appauvrira les Mauriciens ».

À partir du 29 juillet les partis politiques se succédèrent à la télévision pour présenter leurs programmes. Il faut souligner que la Mauritius Broadcasting Corporation avait été créée à peine un an plus tôt, en 1966. A l’approche de l’échéance électorale, les esprits commencèrent à s’échauffer. Le 31 juillet, le bureau du commissaire de police publia un communiqué dans les journaux appelant les Mauriciens à respecter l’ordre et la paix publics. À travers ce communiqué, G.B. Mc Caffery s’adressait plus particulièrement aux différentes formations politiques qui s’exprimaient dans les meetings publics, un peu partout à travers l’île, dans une ambiance de plus en plus tendue.

Le jour du scrutin, sous le crachin d’hiver, des incidents isolés éclatèrent, plus violents dans la circonscription No 3 de Port-Louis. Ils firent un mort, un homme victime d’agresseurs qui l’avaient frappé à la tête. D’autres incidents éclatèrent à Port-Louis, provoqués par des individus armés de gourdins et de pierres, certains de sabres. Des maisons furent endommagées, et il fallut l’intervention de la Special Mobile Force et de la Riot Unit, notamment à la rue Magon et à Cité Martial.

Lorsque les urnes rendirent leur verdict, le Parti de l’Indépendance, regroupant le Parti Travailliste, le CAM et l’IFB, récolta 454 000 votes, issus principalement des campagnes. Son adversaire, le PMSD, recueillit 341 000 voix d’électeurs essentiellement urbains, notamment de Port-Louis. Quelques grandes figures chutèrent : Jules Koenig à La Caverne, Razack Mohamed à Port-Louis. D’anciens ministres ou députés du gouvernement autonome furent ré-élus, notamment Seewoosagur Ramgoolam et Gaëtan Duval.

Le nouveau gouvernement, désormais souverain en attendant les célébrations officielles qui devaient se tenir six mois plus tard, eut toutes les peines du monde à s’installer, dans un contexte socio-économique difficile, avec une situation mondiale tendue et, surtout, dans une ambiance politique en ébullition, malgré l’issue incontestable des élections. Il adopta un plan d’austérité qui aboutit rapidement au licenciement de 8 000 à 10 000 travailleurs contractuels. Cette décision enflamma l’opposition.

Manifestations et bagarres raciales

Le 2 octobre, des manifestations eurent lieu, suivies de désordres aux rues Desforges et Virgil Naz, à Port-Louis. La police chargea les manifestants, utilisant du gaz lacrymogène contre les jets de pierres. Des barricades furent érigées et des camions municipaux incendiés. Durant la nuit, des magasins furent saccagés et incendiés, certains au cocktail Molotov, un peu dans la mouvance des mouvements radicaux de gauche qui voulaient déstabiliser les démocraties en Europe. Le mot Révolution fut lancé par l’opposition…

Dans les jours qui suivirent, la police procéda à 73 arrestations, des manifestants décrits comme des « young unemployed hooligans ». Le gouvernement envisagea le recours à l’état d’urgence et un appel aux troupes britanniques.

Entre août et décembre 1967, quelque 1 300 personnes choisirent l’immigration, principalement vers l’Australie, afin d’échapper, selon elles, à un engrenage infernal qui menaçait d’entrainer le pays dans la misère et le chaos.

Mais le pire était encore à venir pour la jeune nation, puisqu’au mois de janvier suivant, à quelques semaines des célébrations officielles dont la date exacte n’avait pas encore été arrêtée, eut lieu le plus grand bouleversement de l’histoire de Maurice que l’on appellera plus tard les Bagarres Raciales.

A partir de la mi-janvier des bagarres sporadiques éclatèrent entre des bandes rivales issues de groupes ethniques différents, dans les quartiers nord de Port-Louis. Ces bagarres nécessitèrent l’introduction de l’état d’urgence, le 21 janvier. Elles firent officiellement 29 victimes, beaucoup plus selon les observateurs… À Port Louis, des centaines de maisons furent saccagées et une large partie de la population des quartiers nord de la capitale dut se réfugier dans les villes des Plaines Wilhems. L’état d’urgence fut maintenu jusqu’au 13 février.

Puis, peu à peu, le calme fut rétablit. La date du 12 mars fut annoncée pour les célébrations, en présence de délégations étrangères mais en l’absence de la princesse Alexandra, la représentante de la reine d’Angleterre, une absence due a la situation tendue dans l’île.

Les Mauriciens mirent du temps à se ressaisir… Le jour de l’indépendance, ils étaient cependant nombreux au Champ de Mars, plusieurs dizaines de milliers, 100 000 selon la presse, malgré le boycott de l’opposition parlementaire et la décision de la mairie de Port-Louis de ne pas participer aux célébrations, en mémoire des victimes des bagarres du mois de janvier précédent…

Le 12 mars 1968, lorsque le quadricolore arriva en haut du mât, un nouveau jour se levait sur la jeune nation mauricienne. Mais les plaies mirent du temps à cicatriser et certaines d’entre elles sont encore vives, 49 ans après…

 

Les Hakkas et la nouvelle vague d’immigration chinoise dans l’île Maurice du 19e siècle

Lorsque les Britanniques prirent possession de Maurice en 1810, le gouverneur Robert Farquhar voulut donner une certaine impulsion à l’immigration chinoise. La plupart de ces immigrés venaient chercher fortune dans l’île, principalement dans le commerce. Le nombre de Chinois grandissait donc et le commerce leur réussissait bien. Selon les estimations, il y eut quelque 400 immigrants en provenance de Chine entre 1833 et 1846, provenant principalement des provinces de Fukien et Canton.

Cependant, à partir de la deuxième moitié du 19e siècle, l’immigration chinoise à Maurice changea d’origine avec l’arrivée de contingents de Hakkas. La plupart de ces nouveaux arrivants voulaient probablement échapper à la répression en Chine contre la révolte des Taiping. Ce soulèvement majeur eut lieu dans le sud, puis le centre de la Chine, entre 1851 et 1864. La figure emblématique de cette révolte était le chef des Taiping, Hong Xiuquan, un Hakka originaire de la classe sociale paysanne. Mais les querelles internes eurent raison du royaume des Taiping et la révolte fut finalement écrasée en 1864 par les troupes impériales avec l’appui des Occidentaux, principalement la France et le Royaume-Uni.

Il est difficile de déterminer avec précision le nombre exact de ces nouveaux arrivants, dans le flot quasi permanent d’immigration en provenance d’Asie. Les registres d’arrivées à Port-Louis ne mentionnaient souvent qu’un prénom, ce qui était insuffisant pour identifier l’origine et distinguer un Cantonais d’un Hakka.

Des recherches entreprises par certaines familles furent cependant plus fructueuses. De telles informations révélèrent notamment qu’en juillet 1860, sept Hakkas débarquèrent du navire Ville de Paris, en provenance de Singapour. Ils se nommaient Chan Heyou, Tan Chow, Chan See, Ong Hassan, Le Bow, Chan Buck, and Chin Ton et étaient âgés entre 31 et 40 ans. Un autre Hakka, un dénommé Lee Ah Van, originaire de Meizhou dans la province de Guangdong, débarqua lui aussi peu de temps après. Ils sont tous généralement considérés comme les pionniers de l’immigration hakka à Maurice qui ne démarra vraiment qu’à partir de 1875.

Avant même son arrivée, le migrant chinois, hakka ou cantonais, faisait généralement partie d’un réseau et pouvait compter sur la présence d’un proche déjà installé dans la colonie. Cela facilitait son installation, plus particulièrement s’il voulait faire l’acquisition de marchandises pour lancer son commerce.

Mais les rivalités existaient aussi, ce qui pouvait provoquer des rixes, parfois sanglantes, entre groupes rivaux. Les commerçants déjà implantés, regroupés sous la tutelle d’un chef de clan, eurent de plus en plus de mal à se faire respecter par les nouveaux arrivants. A la suite de querelles violentes, les autorités procédèrent à l’expulsion de migrants qui se rendirent coupables de voies de faits. Tant et si bien que l’immigration chinoise fut de plus en plus contrôlée et seuls furent acceptés ceux qui présentaient un bon profil. C’est ainsi que ces restrictions, ajoutées aux épidémies qui frappèrent la population durant la deuxième moitié du 19e siècle, ne permirent pas à la communauté chinoise de s’agrandir de façon susbtantielle.

Mais l’expansion de l’industrie sucrière et la venue de milliers de travailleurs indiens installés dans les nombreux camps sucriers, provoqua de profonds changements dans le pays socio-économique de la colonie. On assista alors à l’émergence d’un nouveau marché pour la vente de commodités de base dans les régions rurales.

Ce sont les immigrants chinois qui furent les premiers à saisir l’opportunité. Et parmi eux, les Hakkas récemment installés, qui arrivaient difficilement à se faire une place parmi les nombreux commerces de la capitale.

Les boutiques chinoises des zones rurales et côtières étaient généralement constuites au centre d’une propriété sucriere. D’une superficie réduite de moins de 70m2, la boutique était en bois, recouverte de tôle et pouvant facilement être agrandie en fonction des besoins. Le tenancier était généralement locataire de l’espace qui appartenait à la propriété. Il avait à son service un commis et chaque nouvel employé était d’abord affecté à la préparation des repas pour les autres employés avant de pouvoir servir la clientèle. Le commis, bras droit du tenancier, se chargeait des comptes et des commandes. Lorsqu’un commis voulait se mettre à son compte, le tenancier devait se porter garant pour lui, auprès des grossistes fournisseurs de marchandises.

C’est ainsi que les commerçants hakkas s’implantèrent aux quatres coins de l’île, souvent provenant des mêmes clans. On peut citer le cas du clan des Lee, qui s’installa d’abord dans le district de Rivière Noire à partir de 1875, puis dans celui de Savanne en 1880 avec notamment le village de Chemin Grenier, de Grand Port, sur les propriétés de St Hubert, Mon Désert et Riche-en-Eau entre 1884 and 1899, ensuite de Sans Souci à Moka en 1894 et à Curepipe la même année et enfin en 1897 à Flacq.

En 1901 la population d’origine chinoise résidant sur les propriétés sucrières s’élevait à seulement 173 personnes. Il y en avait 7 dans le district de Rivière Noire, 16 dans celui de Moka, 17 dans celui de Savanne, 17 également à Pamplemousses, 21 à Flacq et le même nombre dans les Plaines Wilhems, 29 à Grand Port et 45 dans le district de Rivière du Rempart.

Ce nombre peut paraitre peu élevé, il n’empêche que la boutique chinoise était le centre névralgique des zones rurales dans l’île Maurice du début du 20e siècle et que les commerçants hakkas, avec le système de crédit qu’ils avaient introduit, représentaient souvent le seul espoir de survie pour des familles entières de laboureurs en manque cruel de liquidités.

Sources: Abacus and Mah Jong, Sino-Mauritian Settlement and Economic Consolidation de Marina Carter et James Ng Foong Kwong