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Le froid intérieur d’un hiver tropical – 2e partie

Les migrations ont façonné l’histoire du peuplement de l’île Maurice. A travers un témoignage personnel, Histoire(s) Mauricienne(s) tente de décrire ce mécanisme qui a permis à une si petite nation d’avoir une diaspora aussi étendue.

 

J’ai quitté Maurice et sa froideur tropicale, un soir d’hiver du début des années 80, au moment où la petite île à sucre devenue paradis touristique, se découvrait une deuxième jeunesse dans l’unité et la diversité. Ce mouvement d’enthousiasme qui allait, par la suite, s’avérer démesuré et trompeur, ne m’avait pas atteint, plus désireux que j’étais de me soustraire à la chape de plomb d’un ciel bas et lourd qui ferme l’horizon et confine à la réclusion. Je suis resté hors de l’île durant dix ans.

Mais j’avais probablement surestimé mes capacités d’adaptation à un vrai hiver, dur mais vivifiant ; à une vraie solitude, celle de l’homme qui avance à contre-courant dans la foule des anonymes ; à l’euphorie des grands espaces physiques et mentaux qui vous avale et vous consume. Je suis donc revenu, comme le Fils prodigue, mendiant de l’amour et du pardon.

Dix ans après, ce fut une autre traversée à l’envers, un retour à la case départ… Parce que finalement, me suis-je laissé dire, ce n’est qu’à Maurice qu’un Mauricien peut espérer devenir quelqu’un, un Monsieur, à plus forte raison si on est issu de cette petite bourgeoisie des plateaux humides et que l’on connaît, voire que l’on est soi-même, le fils, le frère ou le cousin de…, ce qui légitime ton existence et t’ouvre des portes.

Mais ce raisonnement, à bien y réfléchir, me servit aussi d’excuse face à l’échec de mon expatriation. Le bon peuple de Maurice ne m’attendait pas, tout ce qu’il souhaitait c’était la fin du règne d’Anerood 1er, premier ministre autoritaire qui avait transformé le petit paradis touristique en lui redonnant son statut de centre international, comme au bon vieux temps du négoce.

J’ai donc fait jouer mes relations (en fait, celles de mon père) pour démarrer une carrière dans la presse écrite mauricienne. Je fis un passage rapide à Cinq Plus, puis trouvais de l’embauche à Week-End Scope au moment où les premières stars de la chanson locale – Kaya, Bruno Raya, Linzy Bacbotte – entamaient leur ascension. La leur fut fulgurante, la mienne plus laborieuse. Puis ce fut un long passage au Mauricien et un autre plus bref à l’express, les deux plus grands quotidiens des années 90. Entre-temps, je m’étais marié à une belle et intrépide jeune fille du village de Tamarin, j’avais fondé une famille, avais eu deux enfants, une fille et un garçon, merveilleux fruits d’une union que beaucoup de mes contemporains avaient jugé hautement improbable.

On était à l’aube du 21e siècle et ma vie professionnelle prenait une belle tournure d’autant plus que j’acceptai une offre d’emploi d’un des ministres les performants de plusieurs gouvernements successifs, politicien réputé et homme de vision, Xavier-Luc Duval. Je devenais quelqu’un… Je fus son attaché de presse pendant 9 ans, pour le meilleur, à ses côtés, pas loin des premières loges ; et pour le pire – ou devrais-je dire le moins bon – trébuchant, tombant, mais me relevant, pour finalement me retrouver, à la fin de la deuxième décennie du deuxième millénaire de notre ère, à un tournant qui devait me mener vers quelque chose que je n’avais jamais fait ou vécu : être le propre maître de ma destinée. Ou du moins l’avais-je pensé…   

Et puis l’hiver tropical est revenu, transportant avec lui lassitude et désillusion. Je me suis alors revu 40 ans plus tôt, confronté à la même incompatibilité que je connus à mes débuts. Mais cette fois-ci, la dichotomie m’a semblé plus profonde, attribuable à quelque chose qui pourrait ressembler à une fin de cycle, dans un pays, une société, confrontés à leurs pires démons, ceux qui rôdaient déjà il y a très, très longtemps, lorsque l’île était aux mains des spéculateurs et des négociants, livrés aux opportunistes de passage, mais si belle et tellement attirante que l’on n’en avait cure de ses défauts puisqu’elle était l’enjeu d’un bras de fer entre les plus grandes puissances militaro-commerciales de l’époque.

On était alors au tournant entre le 18e et le 19e siècles, l’île de France allait devenir Mauritius, mais restait cette terre d’immigration et d’émigration permanentes qui ont modelé ses contours sociaux et déterminé les conditions de son peuplement. Deux siècles plus tard, la donne n’a pas changé. Les démons sont toujours là, les opportunistes et les spéculateurs aussi. Pire, ce désir, ce besoin d’ailleurs, cette fatalité du mouvement perpétuel, continuent de hanter une écrasante majorité de Mauriciens dont je fais partie, nous mettent en déséquilibre permanent et déterminent notre évolution ou notre stagnation.

Et aujourd’hui ? La tentation de l’émigration s’est à nouveau emparée de moi, à plus forte raison depuis que l’hiver tropical s’est prolongé en septembre en montrant des signes d’automne… Vais-je franchir le pas, 40 ans après le premier départ, 30 ans après le retour, fort d’une solide réputation, pour aller me fondre dans la masse des anonymes et rejoindre cette diaspora éparpillée sur les cinq continents ?

Dans une île qui peine à trouver sa voie au 21e siècle où ses merveilleux atouts chantés par le poète, ne sont plus qu’un souvenir, l’ordre a laissé la place au désordre, la beauté s’est habillée de béton, le luxe reste confiné aux villas, le calme s’est enfui à toutes jambes et la volupté s’est transformée en productivité…

Maurice, terre de passage ou terre d’ancrage, est le vaisseau amiral d’un petit peuple bigarré, aux racines aériennes. Il ne nous quittera jamais, ce désir d’ailleurs, chevillé au corps, exacerbé par le poids de l’insularité. Il suffit de s’en accommoder.

 

Le froid intérieur d’un hiver tropical – 1e partie

Les migrations ont façonné l’histoire du peuplement de l’île Maurice. À travers un témoignage personnel, Histoire(s) Mauricienne(s) tente de décrire ce mécanisme qui a permis à une si petite nation d’avoir une diaspora aussi étendue.

 

Le plus dur avec l’hiver tropical c’est qu’il vous affecte de l’intérieur. Ce n’est pas le degré élevé d’humidité le caractérisant qui est intolérable. Contre ce froid là un bon coupe-vent et de grosses chaussures suffisent. Non, le plus insupportable avec l’hiver tropical c’est sa nature. Elle dégage une impression d’incompatibilité, relève d’une dichotomie, qui m’ont toujours paru inadmissibles. Et les Mauriciens des plateaux, surtout ceux qui habitent la petite ville grise de Curepipe, savent bien de quoi je parle.

 

J’ai quitté Curepipe, un soir d’hiver au moment où le père de l’indépendance, sir Seewoosagur Ramgoolam, se faisait battre aux élections générales, ce qui le condamnait à une retraite définitive après avoir présidé, pendant plus de deux décennies, au destin d’une petite île à sucre devenu paradis touristique. Mais à Curepipe, la plage et les cocotiers ne font pas partie du décor… Pour me soustraire à la chape de plomb d’un ciel bas et lourd qui ferme l’horizon et confine à la réclusion, je suis parti. Après le Baccalauréat obtenu en 1981, j’avais bien tenté de me faire les pieds derrière le guichet d’une banque commerciale où des générations de jeunes Mauriciens – y compris mon père et ma mère – avaient démarré dans la vie afin de devenir quelqu’un.

 

Mais le comptoir derrière lequel j’étais confiné se transforma rapidement en isoloir. Je me sentais menacé par le regard vide des clients ; la routine des déjeuners de 15 minutes au pain-gâteaux piments ou, seule autre variante, dalpouris-koutia mangues ; le claquement du tampon qui s’élève et s’abat des dizaines, voire des centaines de fois, sur un triangle de papier dotée d’une valeur démesurée ; la contrainte de la cravate obligatoire enserrant le cou du débutant comme un chien tenu en laisse ; tout cela eut raison du peu de motivation qu’il y avait en moi.

 

À vrai dire, je me suis enfui, comme un prisonnier qui s’évade de taule, sans regarder en arrière de peur d’apercevoir la meute des geôliers le prendre en chasse. J’ai fui l’hiver tropical, j’ai fui Curepipe, j’ai fui Maurice, je me suis échappé de l’île. J’ai donc compté mes économies, emprunté de l’argent à mes parents, rassemblé quelques pulls, de grosses chaussettes, des t-shirts et des jeans, fait mes valises, abandonné mon petit frère et pris le vol Maurice-Marignane, via La Réunion. Les économies ont servi à payer le billet d’avion.

 

Mon père avait un ancien associé qui habitait la région d’Aix en Provence. C’est là où le génie de l’adaptation et le sens de la fraternité mauriciens ont fait la différence. Il m’a accueilli dans son appartement des Milles, m’a trouvé un petit boulot dans un magasin d’ameublement. Et il convient à ce stade de ce récit de célébrer cette solidarité mauricienne. Car si l’île, pour de nombreux Mauriciens, a des allures de prison elle a aussi les caractéristiques du nid. Petit mais chaud, un abri propice mais tout aussi éphémère qui ne peut retenir ceux qui se sentent pousser des ailes. Et ils furent, sont et seront très nombreux à prendre leur envol.

 

À un moment de son histoire récente, c’est-à-dire au milieu des années 2000, il y avait environ 250 000 Mauriciens (estimations l’express, 2006), sur une population légèrement supérieure au million, qui vivaient ou s’étaient installés en Grande-Bretagne, en France, en Australie, au Canada, en Italie, en Afrique du Sud ou encore en Suisse et dans d’autres pays à travers le vaste monde. Ces Mauriciens émigrés, installés durablement ailleurs font partie de la diaspora d’une petite nation qui a bien du mal à garder ses élites. Très peu reviennent…

 

Au fil des siècles, Maurice a toujours connu un phénomène d’émigration, probablement aussi durable si ce n’est aussi important en nombre que le mécanisme inverse, celui de l’immigration. Celle-ci, on la connaît, est la base du peuplement. Mais l’émigration ? Des moments phare, douloureux … Après la défaite française de 1810, avant l’indépendance, durant les « années de braise » de la décennie 1970 et à différentes autres périodes plus courtes de la longue histoire du dépeuplement mauricien qui virent partir à tout jamais, ou revenir pour mieux repartir, d’illustres inconnus ou de brillants fils du sol comme Charles-Edouard Brown-Séquard ou Joël de Rosnay, pour n’en citer que quelques-uns.

 

Comme eux, j’ai donc émigré et après Aix et les Milles, j’ai voulu affronter Paris, la métropole de tous les attraits. Là, encore une fois, la fraternité mauricienne a joué. J’ai habité avec un camarade déjà installé dans le 13e arrondissement. Il m’a parrainé pour un job chez Burger King. Puis une autre rencontre m’a amené à bosser, à temps partiel, dans les bars des trains Corail, tout en suivant des cours en photographie, en photojournalisme, en réalisation vidéo. On était dans les années Mitterrand et la France se découvrait une nouvelle jeunesse, de nouveaux idéaux. C’était l’euphorie. Et je me suis laissé gagner par l’enthousiasme, puisque j’ai même cru qu’il m’aurait été possible de décrocher un job au journal Libération rien qu’en allant proposer mes services à M. Serge July, rédacteur en chef réputé du quotidien parisien… Rien n’y fit, cela va de soi.

 

Dépité, je me suis retrouvé dans un train pour Berlin, en plein hiver européen, le vrai, le dur, celui qui ne fait pas semblant, qui vivifie aussi, traversant la Belgique, puis l’Allemagne de l’Ouest, jusqu’à Hanovre et ensuite une partie de l’Allemagne de l’est sous les flocons, recroquevillé sur la banquette au moment du contrôle de la police des frontières, à une époque où le Mur était encore debout mais commençait à vaciller. J’ai donc travaillé pendant plus d’une année dans la capitale du monde libre, grâce à mes connexions chez Burger King, en même temps que je faisais un peu de remplacement sporadique sur des plateaux de tournage de feuilletons télévisés en tant qu’assistant accessoiriste. J’écoutais probablement trop David Bowie et Lou Reed, à cette époque, et j’ai été suffisamment con pour aller frapper à la porte des bureaux de Win Wenders, à Potsdamer Strasse, croyant pouvoir le convaincre d’embaucher un petit Mauricien un peu débrouillard qui est prêt à traverser le monde, gonflé à bloc par sa fascination pour Nastassja Kinski, comme le héros paumé de Paris, Texas. Mais la porte en bois noir massif est tout simplement restée … close malgré mon insistance à appuyer sur la sonnette.

 

(À suivre)

Quand Jules Verne pointe l'île Maurice dans son viseur par Michel Vuillermet

Parmi les 68 voyages extraordinaires que l’immense Jules Verne a couchés sur le papier, il y en a un qui n’a pas échappé à notre lunette astronomique. « Aventures de trois Russes et de trois Anglais dans l’Afrique australe » est un récit d’aventures qui déroule ses péripéties dans l’Afrique du Sud de 1854. Une année riche en rebondissements géopolitiques et en confrontations entre les grandes puissances !

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Saint Géran : le message d’un naufrage, par Jean-Yves Blot

Jean-Yves Blot, 66 ans, est docteur en archéologie navale. Il livre ses réflexions sur le naufrage du Saint Géran et le métier d’archéologue, avec un talent de conteur exceptionnel. Voici quelques extraits en exclusivité pour les abonnés d’Histoire(s) Mauricienne(s).

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Maurice, une histoire d’eau

A un moment où la Central Water Authority (CWA) étudie la possibilité d’augmenter ses tarifs et souhaite garantir une fourniture 24/7, il est intéressant de remonter le cours de l’histoire de l’eau à Maurice. Le destin de l’île a toujours été intimement lié à ses ressources hydriques, pour le meilleur ou pour le pire…

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Quand l’histoire remet Maurice sur les rails – 2e partie

Le chemin de fer était devenu incontournable dans le paysage mauricien au début du 20e siècle. Il revient au goût du jour dans l’île Maurice du 21e siècle. Le Métro Express empruntera le même itinéraire que les vieux trains qui faisaient la liaison Curepipe-Port-Louis, via Rose-Hill, pendant une bonne partie du 19e siècle et toute la première moitié du siècle dernier, avant d’émettre leur dernier sifflement en 1964, sous la poussée du transport par automobiles et autobus.

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Quand l’histoire remet Maurice sur les rails – 1ère partie

On reconstruit ce qu’on a détruit… S’étendant sur plus de 26 km, Métro Express reliera Port-Louis à Rose Hill à partir de septembre 2019, puis la ligne s’étendra jusqu’à Curepipe en 2021. Il devrait transporter, selon les estimations, 50 000 à 60 000 passagers sur les 200 000 qui fréquentent régulièrement le corridor Port-Louis/Curepipe.

Nécessitant des investissement de Rs 18,8 milliards, le métro léger, avec des structures sur pilotis sur une partie du réseau et des gares surélevées par endroits, devrait radicalement changer le système des transports et bouleverser le paysage urbain mauricien. Mais ce que l’on oublie c’est que l’histoire se répète. En effet, pendant cent ans, Maurice a disposé d’un important réseau de chemin de fer reliant le Nord au Sud, l’Est à l’Ouest. Ce réseau, démantelé en 1964, n’avait jamais complètement disparu puisque le métro léger emprunte aujourd’hui le tracé de l’ancien chemin de fer. La roue tourne et le train prend aujourd’hui la forme d’un métro pour renaître de ses cendres.

L’histoire commence en 1845, lorsque des investisseurs lancent l’idée de créer une compagnie de chemin de fer, la Mauritius Railways Company. Ils lancent un appel à l’actionnariat. Mais le gouvernement colonial est réticent. Entretemps, sur la propriété sucrière de Beau-Vallon, une petite ligne intérieure relie les plantations au moulin, pour le transport des cannes.

A cette époque il y avait plus de 200 sucreries à Maurice. Avec une production sucrière accrue, le transport du sucre était devenu problématique. Les plantations, éparpillées à travers l’île, dépendaient d’un réseau de transport constitué de charrettes tirées par des chevaux et des ânes le long de sentiers cahoteux. Le sucre était aussi transporté en pirogues qui remontaient le long des côtes. Mais la durée du trajet de ces petits côtiers pouvait varier de 6 heures à plusieurs jours, dépendant des conditions météorologiques

Durant l’occupation française, le trafic de passagers et de marchandises se faisait principalement de Port-Louis vers Pamplemousses et Moka, puis Flacq et Grand-Port. Pour se rendre dans les régions plus éloignées, on prenait souvent la mer. Sinon, les habitants se déplaçaient à cheval, en calèche ou à pied. On utilisait beaucoup les porteurs. Dans son Voyage à l’Isle de France, qu’il entreprit entre 1768 et 1770, l’écrivain Bernardin de St Pierre donne de précieuses indications sur la situation des transports dans la colonie. “L’âne serait l’animal le plus utile parce qu’il soulagerait le Noir dans ses travaux : on fait tout porter sur la tête des esclaves qui s’en trouvent accablés”, écrit-il, dans une description sans concession…

Lorsque les Anglais s’installèrent, la situation changea et les transports prirent un nouveau virage, avec la construction de la route reliant Port-Louis à Mahébourg, à partir de 1825 et l’utilisation des diligences. Puis, des épidémies successives de choléra et de malaria, en 1854 puis en 1865 et 1868, affectant toute l’île mais plus particulièrement Port-Louis, provoquèrent un exode vers les plateau, où le climat était plus frais. L’entrée en service des premiers trains allait être le catalyseur du déplacement de ces populations et de l’émergence de nouvelles villes comme Quatre-Bornes, Curepipe où  Vacoas, dans la deuxième moitié du 19e siècle. Mais c’est surtout le développement de l’industrie sucrière qui pesa de tout son poids dans la décision du gouvernement colonial d’introduire le chemin de fer.

Au milieu du 19e siècle, les nouvelles usines sucrières utilisaient des équipements qui ne pouvaient pas toujours être transportés par des animaux de trait, de Port-Louis vers les quatre coins de l’île, sur des routes accidentées. La Chambre d’Agriculture fit une requête auprès de l’administration coloniale au début des années 1860. Celle-ci accepta finalement de créer la Mauritius Government Railways, une compagnie de chemin de fer appartenant au gouvernement. John Longridge, un expert britannique, se lança dans une étude sur le terrain qui dura de juillet 1858 à février 1859. A l’issue de ses travaux, il fut décidé de créer, dans un premier temps, une ligne du Nord et une ligne du Centre, toutes deux partant de Port-Louis, le tout pour un coût total d’un million de livres…

La première ligne, partant de Port-Louis en direction de Mapou, au nord, fut officiellement inaugurée en mai 1864. Puis, au mois d’octobre suivant, une autre ligne vit le jour, allant de la capitale vers Mahébourg. Des extensions furent créées par la suite, vers Rose-Belle et Souillac, puis une ligne ouest-est, menant de Rose-Hill à Bel-Air, fut inaugurée en novembre 1880. Enfin, une ligne Port-Louis-Tamarin fut opérationnelle à partir d’août 1904.

Entre-temps, les premières automobiles avaient fait leur apparition, dès le début du 20e siècle, suivies des camions et des autobus. Lentement mais sûrement, les animaux de trait (chevaux, poneys, ânes et boeufs) qui avaient fait les beaux jours des transports au 19e siècle, devaient disparaître du paysage, d’autant plus qu’une épidémie de surra décima le chetpel. Mais, si le transport par chemin de fer était devenu incontournable dans le paysage mauricien du 20e siècle, le nombre d’automobiles, puis d’autobus, allait prendre une pente ascendante, au point de concurrencer, au fil des années, le voyage par train.

(A suivre)

 

La catégorisation de la population mauricienne et son incidence sur l’identité nationale – 2e partie, organisation sociale et privilèges

Crédit photo : l’express

Colonie de peuplement devenue nation indépendante, Maurice fête ses 50 ans. Depuis ses origines, la population mauricienne a toujours été classifiée en catégories, quelles soient sociales, ethniques ou religieuses. Avec une incidence directe sur la question identitaire.

L’organisation sociale est un mécanisme complexe et subtil dont l’équilibre ne tient souvent qu’à un fil. A Maurice, cette organisation ressemble à une pelote de laine emmêlée. Sous le régime colonial elle n’avait qu’un seul objectif: celui de préserver les privilèges socio-économiques. Le communalisme est le résultat de cette organisation ethnique ou confessionnelle de la population mauricienne. Il conviendrait plutôt d’utiliser le terme de communautarisme. Il s’apparente au castéisme dont il s’est indéniablement inspiré. Le système castique cherche avant tout à préserver les intérêts d’un groupe par rapport aux autres, dans la perpétuation de ce qui se fait en Inde, un cousin du système féodal.

Organisation sociale fermée qui cherche à maintenir les privilèges de certains groupes, le communautarisme, la différenciation entre les groupes sont le fondement même de le société mauricienne moderne, post-indépendance. Il s’agit avant tout de reconnaître un fait social et historique indéniable, même si certains tenteront d’invoquer les circonstances atténuantes (les réalités de l’époque, la charité des maîtres envers les serviteurs, leur sens des affaires, leur courage, etc). Dans cette logique, c’est le groupe dominant qui dirige et dicte les conduites.

Dès les premières heures de l’administration britannique, au début du 19e siècle, des groupes de pression se constituèrent pour réclamer le maintien de l’utilisation du français. Omniprésents dans la vie socio-économique, ces mêmes groupes firent encore pression pour maintenir leurs privilèges à l’abolition de l’esclavage, à peine une génération plus tard.

Ce système duquel nous n’arrivons toujours pas à nous dépêtrer, est la première erreur profonde, la tare de la société mauricienne. Il a engendré souffrance et malaise. Il a jeté les fondements des inégalités actuelles, notamment le principe de prédominance de groupes sur d’autres.

L’oligarchie aura donc étouffé le reste de la société mauricienne, les autres groupes, pendant des décennies. Les métis durent lutter pas à pas pour leurs droits et essuyer le mépris, comme un Rémy Ollier qui vécut durant la première moitié du 19e siècle. Journaliste, métis, fils d’un capitaine français et d’une esclave affranchie, il dénonça les “préjugés monstrueux” de la société coloniale. Une petite dose de métissage suffisait en effet pour exclure quelqu’un de la caste des “gens biens”…Les moins fortunés des Euro-créoles, étaient eux aussi exclus, de la caste dirigeante.

Finalement, le modèle appliqué par les Blancs rappelle celui des Indiens: une certaine organisation castique. Le lien commun entre l’oligarchie sucrière et le pouvoir hindou, c’est le castéisme. Aujourd’hui, l’oligarchie sucrière s’est sournoisement fondue dans la nature et le pouvoir hindou joue grossièrement des coudes pour occuper le premier plan voire de se constituer en oligarchie.

Les descendants d’Indiens se différencient entre eux, d’abord par la religion, puis en fonction des ethnies d’origine enfin en fonction de la hiérarchie sociale et de la religion. Doit-on aussi distinguer parmi les descendants d’Africains ceux dont les ancêtres furent Malgaches ou Mozambicains? Si les descendants de Français pratiquaient la même distinction, il y aurait eu des Bretons, des Vendéens, des Alsaciens puis des catholiques, des protestants …

Aujourd’hui, il est clair que le pouvoir colonial a engendré un monstre à deux têtes: le groupe minoritaire des Blancs au pouvoir essentiellement économique qui se recroqueville sur ses acquis et le pouvoir politique hindou qui veut étendre son influence.

Les autres groupes minoritaires ne pèsent pas de façon autoritaire dans la balance identitaire, sauf à quelques moments précis de l’histoire de Maurice. C’est notamment le cas pour les musulmans qui sont tous des descendants d’Indiens. Ils n’ont pas, a priori, une volonté hégémonique affichée et lorsqu’il y a revendication, elle se situe plus dans le registre de l’affirmation religieuse.

Souvent commerçants, comme les descendants de Chinois, les musulmans ne souffrent pas du même déterminisme identitaire A ce stade, leur religion leur a, semble-t-il et jusqu’à preuve du contraire, toujours suffi à une certaine reconnaissance dans la société mauricienne. Descendants de Chinois et musulmans sont plus attachés à défendre une spécificité religieuse (dans le cas des Musulmans), une émancipation économique (musulmans et Chinois) et/ou un fonctionnement autarcique. Jusqu’à preuve du contraire…

Ce sont finalement les Hindous qui ont eu la mainmise sur la destinée commune du peuple mauricien. La montée a été systématique surtout depuis la création, dans les années 1940, du mouvement Jan Andolan destiné à défendre et à promouvoir les interêts des Mauriciens d’origine indienne. Sir Seewoosagur Ramgoolam, premier dirigeant de l’île Maurice indépendante, est bien celui qui a su personnifier et institutionnaliser, avec d’autres dirigeants hindous, ce système aux velléités hégémoniques. Comme le dit si bien le grand philosophe Krishnamurti, “les politiciens exultent de pouvoir maintenir cette division qui sert leur dessein”.

Les Blancs ont déserté en très grand nombre et en une forme d’exode massif, les devants de la scène et notamment tous les arcanes de l’État depuis l’Indépendance, sous prétexte qu’ils avaient perdu la bataille de l’indépendance et qu’il fallait abandonner le pouvoir aux Hindous. La guerre coloniale a bien eu lieu à l’île Maurice mais dans les couloirs et les coulisses.

Dans un tel schéma, plus de place pour le Créole (qu’il soit Afro-, Euro-, Indo-Créole)… Lui qui a été de toutes les batailles, de toutes les revendications, depuis Rémy Ollier et la lutte pour les droits des hommes de couleur jusqu’à Emmanuel Anquetil et le combat en faveur de la classe laborieuse, se retrouve toujours en marge de l’évolution socio-économique.

(…)Le repli identitaire est une réaction à cela. Il n’est pas une action pour aller de l’avant. Ce repli se manifeste notamment à travers une culture excessives des racines, un phénomène qui a tendance a rassurer le bon peuple de l’île. Il est cultivé par tous ceux qui ont un intérêt à l’entretenir, plus particulièrement les gouvernements, les lobbys, les groupes de pression.

Il y a un grand nombre d’Afro-Mauriciens qui ont en effet le droit mais surtout le besoin de dire leur fierté d’appartenir à la terre africaine et à la race noire. Ce besoin est extrêmement vivace et les militants ne ratent pas la moindre occasion pour rappeler, crier même, leur créolité africaine. La domination du Noir par le Blanc fut tellement forte que l’indignation reste à fleur de peau, ressurgissant à la moindre averse.

Parmi les groupes qui constituent le tissu social mauricien, le Blanc, l’Hindou et le Créole ont pesé de tout leur poids en se retrouvant régulièrement sur le front, dans une sorte de guerre de tranchée. Notre histoire commune a été ponctuée d’affrontements à distance entre blancs, hindous, créoles (et dans une moindre mesure, on l’a dit, musulmans. Malgré l’apparente harmonie qui caractérise le peuple de Maurice, nous sommes sans cesse engagés dans un rapport de force fait de petits riens, de grosses bagarres et de grandes bêtises.

Extraits de Citoyens du monde, de Thierry Chateau – Crédit photo : l’express

La catégorisation de la population mauricienne et son incidence sur l’identité nationale – 1ère partie, le peuplement et les flux migratoires

Colonie de peuplement devenue nation indépendante, Maurice fête ses 50 ans. Depuis ses origines, la population mauricienne a toujours été classifiée en catégories, quelles soient sociales, ethniques ou religieuses. Avec une incidence directe sur la question identitaire.

Les Hollandais s’établirent officiellement à Maurice en 1638. Le premier gouverneur, du nom de Pieter de Gooyer, s’installa avec 25 hommes qui se retrouvèrent vite isolés dans une île qui manquait de tout. Il leur fallait de la main d’oeuvre servile pour développer la colonie naissante. Mais avant de se tourner vers l’Afrique, ils choisirent d’importer des esclaves d’Asie où ils étaient déjà bien implantés.

Référence est d’ailleurs faite dans certains documents de condamnés asiatiques qui prirent part à plusieurs attaques et incendies du Fort Frederick Hendryck, le quartier général des Hollandais à l’époque. Aucune référence n’est disponible concernant leur origine exacte, car les Hollandais ne faisaient pas de distinction ethnique lorsqu’il parlaient des Asiatiques, ce qui fait qu’il est difficile de dire s’ils étaient Chinois ou Malais…

Ce qui est avéré, c’est l’dentité du premier Mauricien historique. Il s’agit de Simon Van der Stel, fils métis d’Adrien Van der Stel gouverneur de Maurice et d’une Indonésienne, né en 1639 sur le bateau qui le transportait à Maurice où son père venait d’être nommé gouverneur par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC).

Adrien Van der Stel fut le premier à organiser l’importation d’esclaves de Madagascar. Le premier voyage de traite eut lieu dans la baie d’Antongil, à Madagascar, et dura de novembre 1641 à fin avril 1642. De cette expédition, Van der Stel ramena 105 esclaves, hommes et femmes, ainsi que 17 marins français, condamnés à Madagascar. Dès leur arrivée, la plupart des esclaves prirent la fuite. Ce fut aussitôt le début du marronnage.

Durant la période hollandaise on ne peut pas dire qu’il y eut un réel processus de peuplement bien que la VOC mit tout en oeuvre pour établir une colonie, servant plus aux reparations et au ravitaillement des flottes en provenance du Cap et à destination de Batavia. Pourtant, il y avait bel et bien des familles établies dans l’île, surtout dans le sud-est où les Hollandais s’étaient installés.

Outre ces familles, il y avait aussi un nombre inconnu de Marrons, des pirates qui y faisaient souvent relâche pour commercer avec les habitants… ou les dépouiller. Il y avait aussi les occupants de navires de toutes nationalités qui relâchaient régulièrement au Port Nord-ouest pour s’approvisionner en eau, en poisson, écrevisses, huîtres, etc.

Lorsque les Hollandais quittèrent définitivement Maurice en 1707, il y avait dans l’île 200 habitants, hommes femmes et enfants nés dans l’île. Ils laissèrent derrière eux probablement quelques Marrons, des esclaves et… un Allemand.

Les premiers colons français arrivèrent le 12 décembre 1721 en provenance de l’Ile Bourbon. Au nombre d’une vingtaine, en comptant les esclaves, ils étaient placés sous le commandement du major Le Toullec Durongouët. Lors de l’inspection de l’île, ils rencontrèrent un dénommé Wilhelm Leighnig, natif de Cologne, qui vivait en compagnie de quelques esclaves non loin des cascades de la Grande Rivière Nord-ouest à environ quatre kilomètres du Port Nord-ouest.

Contrairement aux Hollandais, les Français établirent une colonie de peuplement même s’ils prirent du temps à la mettre en place. Et c’est toujours au Port Nord-ouest que le premier gouverneur de l’Isle de France, Denis Denyon, s’installa en 1722.

Dans Histoire de la colonie, Amédée Nagapen dresse un constat de la population à cette époque. “Au cours des quatorze premières années de l’occupation française, le peuplement évoluait à un rythme deplorable”, indique-t-il. Les familles ne se formaient que difficilement, par manque de femmes, en dépit de l’arrivée d’orphelines destinées au mariage. Aventuriers, soldats, constituaient le gros de la population blanche …

A partir de 1735, le gouverneur Mahé de La Bourdonnais eut recours à une abondante main d’oeuvre d’esclaves malgaches. Mais il fit surtout venir des artisans libres, de Pondichéry, très doués, essentiellement tamouls mais aussi télégous, qui furent mis à contribution pour transformer le port. Des matelots musulmans du Bengale, appelés Lascars, furent recrutés pour pallier au manque de marins bretons mis à mal par la longue traversée depuis la France.

En 1766, lorsque la Compagnie des Indes rendit l’isle de France au gouvernement royal, la colonie abritait 18 700 habitants, dont 15 000 esclaves, 3 000 Blancs et 600 Libres, ainsi que les catégorisait le recensement officiel. Les Blancs provenaient principalement des provinces maritimes françaises mais étaient aussi d’anciens militaires ou marins ayant servi en Inde. Ils étaient négociants, marchands ou planteurs. Les esclaves provenaient principalement de Guinée, de Madagascar, du Mozambique et d’Inde. Les Libres quant à eux étaient des Lascars, des Malabars et des Africains de diverses origines. Nagapen fait état, dès cette époque, de marchands qui choisissaient leurs compagnes parmi les Libres de couleur.

À la fin du 18e siècle, la population était de 59 000 habitants, dont 84% d’esclaves, 6 500 Blancs et 6 000 Libres. Port-Louis était devenu un véritable port de commerce, ouvert au monde et sujet à un important brassage de population. Les navires étrangers, américains, danois, se bousculaient dans la rade. L’île continuait d’accueillir beaucoup de marins, de militaires mais aussi des navigateurs en route vers les Indes, l’Asie et l’Australie et pour lesquels Port-Louis constituait une étape de choix, avant d’affronter le parcours vers l’Est. Le petit chef-lieu était le coeur de la colonie. On y opéra une séparation complète des populations: les européens furent les seuls autorisés à vivre en centre-ville, des terrains furent assignés aux affranchis formant le Camp de l’ouest, les noirs affranchis du Roi eurent leur faubourg non loin de la rivière des Lataniers, le Camp des Yoloffs, et la population originaire des Indes fut établie à l’est de la ville, au-delà du ruisseau des Pucelles.

Au début du 19e siècle, de nombreuses familles d’origine française quittèrent une île prise par les Britanniques sans que ceux-ci ne viennent s’y installer en grand nombre. Dans Statistique de l’île Maurice, Antoine Marrier d’Unienville établit la population, au 1er janvier 1830, à 67 600 esclaves, un peu plus de 8 000 Blancs et environ 15 000 Libres. Marrier d’Unienville décompose la population servile en “castes”: les plus nombreux sont ceux appelés Mozambiques (2/5e) et appartenant à différentes peuplades africaines; puis les Créoles, noirs ou mulâtres nés dans l’île (1/3); les Malgaches (1/5e) dont la plupart sont des Hovas, des Betsiléos ou des Sakalavas; ensuite les Malais et, enfin, les Indiens, les moins nombreux, désignés sous les noms génériques de Talingas, Malabars et Bengalis.

Les vagues d’immigration succédant à l’abolition de l’esclavage en 1835 changèrent radicalement la configuration de la population de Maurice. Celle-ci fut la première île à sucre à appliquer le principe de l’engagisme, exploitation de la main d’oeuvre non qualifiée d’origine indienne à grande échelle. Pour la seule période de 1834 à 1838, le port accueillit 24 200 travailleurs immigrés, en provenance de la Grande Péninsule dans leur immense majorité. Le nombre de Chinois aussi grandit bien que plus modestement. Selon les estimations, il y eut quelque 400 immigrants en provenance de Chine entre 1833 et 1846.

Après l’abolition, la classification de la population changea. En 1837, elle était divisée en Libres, Apprentis et Indiens. Au recensement de 1846 apparut pour la première fois la catégorie de Population générale  avec celles des ex-Apprentis et des Indiens.

A la fin du 19e siècle et au début 20e siècle, le flux migratoire se stabilisa avec la fin de l’engagisme. En 1901, il y avait 108 422 membres de la Population générale, 259 000 Indiens et 3 500 Chinois. Le fait marquant au plan démographique fut l’éradication du paludisme au lendemain de la Seconde guerre mondiale, ce qui eut pour effet une explosion du taux de natalité. En 1952, la barre des 500 000 habitants était franchie, ce qui posait aussi problème pour un petit pays.

Mais l’évolution politique, l’émancipation des classes laborieuses et le désir d’indépendance allait exacerber les divisions et aggraver les clivages socio-ethniques. Une vague de migration, dans les années 60, toucha principalement la Population générale. Au moment de l’indépendance, l’ex-colonisateur forma le souhait de voir se développer une réelle identité mauricienne au sein de cette population bigarrée et parcellisée.

Au dernier recensement officiel, celui de 1972, Maurice comptait 428 000 Indo-Mauriciens, 236 000 membres de la Population générale, 137 000 Musulmans et 24 000 Sino-Mauriciens. En 2015, la population s’élevait à 1,26 million. Mais en ce qu’il s’agit des proportions, il est impossible de se baser sur des chiffres officiels, le recensement étant devenu, depuis les années 80, une problématique éminemment politique.

Malgré son indépendance, Maurice ne peut se dissocier du fait qu’elle a été une colonie de peuplement. De ce fait, les Mauriciens ont toujours tendance à vouloir s’identifier aux différents pays de peuplement et/ou aux cultures ancestrales qui y sont attachées. La question identitaire reste toujours posée…

 

Sources: Histoire de la colonie, d’Amédée Nagapen – Statistique de l’île Maurice, d’Antoine Marrier d’Unienville – Mémoires de l’esclavage et créolité, de Sandra Carmignani

 

 

La représentation du peuple dans la vie politique mauricienne depuis le début de la colonisation française jusqu’aux années précédant l’indépendance - 1e partie (18e et 19e siècles)

La volonté de participer aux décisions administratives de la colonie fut avant tout motivée par le besoin, chez les colons, de défendre leurs biens et propriétés, au temps de l’Isle de France mais aussi durant la majeure partie du 19e siècle, jusqu’à ce qu’un mouvement réformiste démocratique ne prenne forme et ne se fasse entendre.

De 1721 à 1723, l’île fut considérée comme une dépendance de sa voisine Bourbon. Les lettres patentes de 1723 établirent un conseil provincial a l’Isle de France, composé du gouverneur, du procureur, d’un greffier et de directeurs de la Compagnie des Indes mais qui étaient rarement présents.

Ce n’est qu’en 1764, à un moment où la Compagnie perdait de son aura et où l’île était en proie à la disette, que le gouverneur autorisa les habitants à élire deux représentants qui iraient se plaindre de leurs misères en France, le comte de Maudave et M. Pitois. Ils peuvent être considérés comme les premiers représentants du people, bien que ce terme n’ait pas encore toute sa plénitude démocratique, à une époque où le paternalisme, le despotisme étaient des modèles de gouvernement et où l’économie de plantation était base sur l’esclavagisme.

C’est sous la Révolution française que les choses commencèrent à évoluer. Lorsque les colons apprirent qu’en France les citoyens avaient obtenu le droit de s’assembler pour délibérer des affaires publiques, ils voulurent en faire de même et en obtinrent le droit en avril 1790. Mais l’opposition entre le gouverneur et les assemblées nouvellement crées fut tellement virulente que l’île faillit, un moment basculer dans la guerre civile.

C’est finalement la création de l’Assemblée coloniale en avril 1791, légalisée par un édit du roi et qui était une charte pour les colonies, qui constitua le premier pas d’une démocratie participative. Les organisations administratives (municipalités mais aussi tribunal de commerce, cour d’appel ainsi que liste électorale) furent copiées sur le modèle de la métropole et une constitution fut adoptée. Ce fut la première période de liberté politique de l’Isle de France…

L’Assemblée coloniale, présidée par le gouverneur, était composée de 24 membres élus pour deux ans et avait le pouvoir de faire des ordonnances et des règlements. Mais seuls les hommes de 25 ans, propriétaires fonciers, contribuables et domiciliés dans la colonie depuis quatre ans qui y étaient éligibles. Mais, fait notable, durant toute la période que fut active l’Assemblée coloniale, elle ne représentait qu’un sixième de la population, celle dite libre, excluant la masse des esclaves. Quant aux Noirs libres un décret leur promettait une participation future, s’ils montraient les qualités requises…

Le régime des Assemblées coloniales dura jusqu’en 1803, à l’arrivée du général Decaen. Le nouveau gouverneur avait reçu l’ordre de la dissoudre et de reprendre le contrôle de l’île. Les colons perdaient ainsi leur pouvoir politique.

Lorsque les Anglais s’emparèrent de Maurice en 1810, la seule concession politique que le gouverneur Farquhar fit aux habitants de l’île fut de ne pas changer les lois, les coutumes, l’organisation de la justice, de la police et le droit de propriété.

Mais Farquhar étant un homme de dialogue, il accepta de consulter régulièrement les notables et finit par accéder à leur demande de mettre en place un conseil de communes en 1817, uniquement sur une base consultative.

Les gouverneurs qui succédèrent à Farquhar n’eurent pas de bonnes relations avec les conseillers dont Thomi Pitot, un colon à la forte personnalité. Tant et si bien que les conseils de district furent abolis en 1821 au moment où les colons proposèrent vainement une nouvelle constitution pour la colonie (après celle de 1791). Le système administratif britannique restait finalement aussi autoritaire que celui de l’administration Decaen.

En 1821, Adrien d’Epinay, qui peut être considéré comme le premier grand leader politique mauricien, se fit le héraut des colons qui réclamaient une plus grande participation aux affaires de la colonie. Il se rendit en Angleterre pour présenter leurs doléances au secrétaire d’État. D’Épinay obtint finalement la création d’un conseil législatif en 1825, présidé par le gouverneur. Mais celui-ci restait uniquement consultatif. Le gouvernement était en effet réticent à accorder aux colons une représentation élargie à cause de leur opposition à l’abolition de l’esclavage à laquelle la Grande-Bretagne était largement favorable.

La constitution du conseil législatif, malgré les profonds changements démographiques qui succédèrent à l’abolition de l’esclavage en 1835, ne connut aucun changement en 50 ans. Le conseil fut progressivement sous le contrôle de quelques colons influents qui ne firent que défendre leurs intérêts personnels. La vie politique ne connut aucune avancée majeure, malgré la montée en puissance d’une population de couleur décidée à faire valoir ses droits. L’immense majorité de la population restait complètement en dehors de la vie politique et des prises de decision.

En 1850, le secrétaire d’État consentit à accorder une charte municipale à la ville de Port-Louis, ce qui constitua un pas vers une participation des habitants au gouvernement. Mais c’est sous l’administration du gouverneur John Pope Hennessy que les premiers frémissements démocratiques de Maurice, se firent sentir.

Arrivé le 1er juin 1883 sur l’île, Pope Hennessy entrepris de mauricianiser l’administration locale en réduisant les pouvoirs des officiels anglais, en nommant des Mauriciens à des positions de responsabilité et en proposant une nouvelle constitution basée sur le principe « Maurice pour les mauriciens ». C’est donc tout naturellement qu’il se rapprocha de l’avocat mauricien William Newton, chef du mouvement réformiste qui réclamait une participation plus directe des colons à l’administration de leurs affaires.

Le projet de nouvelle Constitution créa pas mal de remous dans la colonie, mettant en opposition ceux qui étaient en faveur de la réforme, dirigés par William Newton lui-même et Virgile Naz et les anti-réformistes, sous la férule de Célicourt Antelme, jaloux de leurs prérogatives.

En introduisant un droit de vote basé sur des qualifications moins élevées, Pope Hennessy voulait aussi donner le droit de vote aux notables indo- et sino-mauriciens. Le gouverneur s’attira les foudres de ses adversaires dans la colonie, qui lui reprochèrent de desservir les intérêts de l’Angleterre, mais le Colonial Office, était favorable à son projet.

Le 20 octobre 1885 la nouvelle constitution vit le jour, donnant la possibilité aux électeurs de faire le choix des députés qui allaient siéger au conseil législatif. Cependant, le cens électoral de cette constitution était restreint. Il n’octroyait pas à toute la population adulte le droit de vote. Seuls les propriétaires d’un immeuble valant Rs 3 000 ou ceux recevant un salaire mensuel de Rs 50 étaient considérés comme électeurs. Sur une population de 360 000 habitants, seulement 4 000, tous des hommes, eurent le droit de vote.

La constitution de 1885 représentait le premier pas majeur vers une participation des habitants aux affaires publiques, mais elle entraina également la création de multiples alliances et groupements politiques, déclenchant dans leur sillage des tensions et des rivalités qui mirent en péril les relations sociales et provoquèrent des confrontations entre les différents groupes ethniques. La route vers la démocratie était encore longue…

(à suivre)

Sources : Les constitutions de l’île Maurice, par D. Napal, Mauritius Archives Publications

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