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Colonialisme, un principe vieux comme le monde par Thierry Chateau

Il y a 300 ans la prise de possession de Maurice par les Français lançait le processus de colonisation de l’île qui ne put décoller sous les Hollandais. Un processus qui entraîna le développement de l’île au prix de grands sacrifices humains, avec notamment l’introduction de l’esclavage.

Le principe de colonisation est aussi ancien que le monde. Les Grecs, les Romains furent de grands colonisateurs qui parcoururent l’Ancien Monde en tentant de s’y implanter. La migration est, en fait, le propre de l’homme, depuis les débuts de l’humanité. Elle est l’action suivant laquelle les groupes se répandent à travers la planète. C’est ce qui a provoqué, facilité, l’évolution, l’émergence de peuplades différentes.

Le colonialisme, tel que nous l’avons connu à Maurice, est quant à lui un principe érigé en doctrine par les grandes nations exploratrices et conquérantes d’Europe, dès le XVIe siècle. Portugais, Espagnols puis Français, Anglais, Hollandais ou encore Allemands ont tour à tour pris possession de contrées qu’ils se sont appropriés, qu’ils ont transformé. Pour le meilleur et pour le pire…

Le colonialisme, puis l’impérialisme, sa forme ultime, ne sont en fait que les mêmes vieux réflexes antédilluviens de l’homme par rapport à son milieu naturel et son espace vital. Il cherche sans cesse à agrandir son territoire, d’abord pour nourrir son clan, peut-être parce qu’il croit aussi pouvoir ainsi mieux protéger ses intérêts, ensuite parce qu’il développe peu à peu des velléités qui naissent avec l’évolution social, économique, culturel, pour finalement arriver à ce que connaissons aujourd’hui et qui n’est pas prêt de s’arrêter: la globalisation

Quoiqu’il en soit, le monde a évolué ainsi et nous ne serions pas là aujourd’hui s’il n’y avait pas eu toutes ces vagues incessantes de migrations. Il est heureux que ces migrations ne soient pas uniquement marquées par les guerres et la domination mais aussi par des périodes de paix et de prospérité. De progrès … Comme le fait remarquer le linguiste antillais Jean Bernabé, “la colonisation n’est pas en soi marquée du sceau de l’ignominie du colonialisme”. La colonisation des Mascareignes est un exemple rare de colonisation sans expropriation, différente de celle des Antilles où il y avait un peuple autochtone, décimé durant la colonisation. Circonstance atténuante?

Le colonialisme, lui, est le système qui permet à un groupe d’exproprier un autre, de violer ses droits en envahissant ou encore d’asservir pour mieux coloniser comme le firent les colons lorsqu’ils s’approprièrent la force de travail d’Africains réduits en esclavage pour faire fructifier le territoire. Le crime eût été aussi atroce si, à la place d’Africains, il y avait eu des Indiens, voire même des Européens.

Or, au problème de la domination de l’homme par l’homme s’ajoute au moins deux éléments. Il y a d’abord ce déni qu’un groupe d’humains pratique envers un autre – que nous appelons le racisme. Mais il y a surtout cet effet pervers de l’entreprise de civilisation dont l’une des caractéritiques première est le réflexe de l’exploitation à grande échelle.

Colonialisme et industrialisation font partie de la même logique de transformation du monde, grâce à l’asservissement d’une partie des hommes par les autres. La vaste enterprise de colonisation à partir des 16e et 17e siècles repose sur un désir de trouver ailleurs ce que l’on n’a pas chez soi, souvent de façon contrainte et forcée, Et nous nous rendons aujourd’hui compte que le colonialisme fut aussi une sorte de quête métaphysique, avec la transformation du monde comme objectif. Une quête sans partage qui fit des millions de victimes et dont les effets pervers peuvent difficilement être atténués.

Mais restons à un niveau exclusivement humain. Les transformations qu’ont apporté la colonisation ont ceci de pervers, soutient le linguiste mauricien Arnaud Carpooran, que “leurs effets durent longtemps au delà de son existence, comme une cicatrice dans la vie de ceux qui l’ont subie et même dans l’inconscient de ceux qui prétendent la combattre”. Il faut donc comprendre et se placer dans les chaussures de celui qui a subi. A Maurice, c’est un processus qui est toujours en cours.

Comme l’explique Arnaud Carpooran, dans notre pays, dans notre population, la colonisation a produit les pires réflexes. Citons notamment le mépris culturel et linguistique envers la langue et la culture créoles (le sega, notamment). Citons aussi le repli identaire sur fond de classe sociale mêlée à tort et à travers à des considérations d’identification ethnique. Et la décolonisation – un processus enclenché dans le monde à partir de la Seconde Guerre Mondiale – n’a pas produit de miracle.

A Maurice, la décolonisation, qui correspond à l’indépendance du pays se situe à partir de 1968, n’a pas abouti à une nation épanouie. Mais c’est aussi le cas dans beaucoup d’autres pays où les tensions ethniques ont succédé ou ont précédé l’indépendance. A Maurice, dès le moment où il a été question d’indépendance, 44% de la population a voté contre, lors des élections de 1967. Pourquoi une telle peur de couper le cordon ombilical, une telle frayeur de l’avenir, une telle méfiance? Comme un énorme vaisseau qui parcourt les Mers du Sud, le colonialisme laisse derrière lui un énorme sillage qui fait encore des vagues longtemps après son passage.

Finalement, les séquelles du colonialisme sont énormes et vivaces. Cette doctrine est donc – je crois que l’on peut, hélas, dire “est encore” – un système économique et politique qui perdure. Le colonialisme a été entretenu par une croyance insidueuse qui veut qu’une catégorie d’êtres humains, dans le cas qui nous intéresse une catégorie de Mauriciens, se croit supérieure à l’autre uniquement par rapport à la couleur de son épiderme et/ou à son positionnement socio-économique. Encore une fois une croyance contre laquelle les hérauts de la chrétienté ne se sont jamais élevés, sauf tardivement, prenant plutôt le soin de faire une mauvaise publicité à tout ce qui est noir, tout en faisant une promotion honteusement mensongère de la blondeur angélique.

Cette croyance, cette méthode est insidieusement basée sur le racisme, avec la haine de l’autre en filigrane. La haine du voisin qui existe dans les moindres campagnes, se serait transformée en une haine de toute une race… et afin de la mieux hair, on l’a asservie. Le Noir que l’on finit par désigner sous l’appellation de nègre n’était-il plus un homme ou alors un homme différent et surtout inférieur au colon Blanc?

Quand le Noir fit irruption dans le monde du Blanc, il fut tout d’abord considéré comme faisant partie d’un autre peuple, tout simplement, devenant aussi une sorte de curiosité
La civilsation noire africaine savait travailler l’or, connaissait la théologie, l’architecture. Or, plutôt que de retenir cette brilliance du peuple Noir, une civilisation comme sa consoeur Inca, l’Occident choisit de la brimer, de l’asservir. Jalousie, peur de l’autre de sa puissance potentielle? On retrouve là ce qui fut aussi le calvaire du peuple juif au fil des siècles, des millénaires.

Corrélation entre Juifs et Noirs. Peur du Noir. Le psychiatre et écrivain martiniquais Frantz Fanon a beaucoup exploré ces problématiques. Il fut l’un des théoriciens de la négritude, ascultant avec le plus grand soin les rapports entre Blanns et Noirs dans le contexte colonial.“Le Blanc a l’attitude du grand frère qui voit arriver un petit frère dans la famille”, dit-il. Le juif n’est pas aimé à partir du moment où il est dépisté. Le Noir est dépisté et détesté au premier regard. Le Juif est haï pour des questions d’argent, le Noir pour des questions de sexe. La peur du sexe noir, c’est aussi l’une des raisons fondamentales qui font que les relations entre Blancs et Noirs sont si tendues, selon Fanon.

Finalement, Blancs et Noirs prirent l’habitude de cette ségrégation, en apparence si évidente. A Maurice, personne n’échappe à ce déterminisme. La crainte de l’autre, la peur de la différence a abouti à l’instauration d’une ségrégation qui, à une certaine époque, n’avait pas grand chose à envier à l’apartheid même si, fort heureusement, elle ne fut jamais institutionnalisée. Cette ségrégation est prégnante et elle se présente sous de multiples facettes.

Les Blancs contre les Noirs, tous les Noirs, esclaves et Hindous. Rivalités des Noirs entre eux, coolies contre esclaves. Le racisme fonctionne souvent dans les deux sens et il est bien partagé: le Mulâtre envers le Mazanbik, l’Hindou envers le Chrétien et le Blanc envers tout le monde.

L’esclavage, le colonialisme, le racisme, pratiqués à Maurice relève d’erreurs graves (de crimes) commises par un certain nombre contre le plus grand nombre. Ils furent très rares ceux qui n’approuvèrent pas encore qu’ils furent victimes de questions de principe, avant la mise en place des mouvements abolotionnistes.

Cela fait partie de l’Histoire.

( Extraits de Citoyens du Monde, les Mauriciens sont des gens comme les autres – Osman Publishing )

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