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De la servitude des Blancs à l’esclavage des Noirs

L’histoire de l’esclavage n’est plus un tabou à Maurice. Mais beaucoup de Mauriciens n’ont pas une connaissance suffisante de ce qui s’est passé ici et ailleurs. Dans Citoyens du monde, les Mauriciens sont des gens comme les autres, Thierry Chateau, journaliste et écrivain, nous livre une réflexion personnelle sur toute la question. En voici un extrait.

Esclavage… Le concept est effrayant. Le mot claque comme un coup de fouet. Aujourd’hui encore, comme hier et avant-hier.

L’esclavage des Noirs, massif, qui eut lieu pendant deux siècles est la forme la plus extrême de cette pratique guerrière et barbare. Celui qui a eu lieu entre le 17e et le 19e siècle au détriment du peuple Noir est un veritable massacre organisé à des fins commerciales, un crime contre l’humanité. Il a provoqué la mort de millions de gens, taillé des familles en pièces, déraciné des tribus entières, provoqué l’une des plus importantes migrations de l’histoire du Nouveau Monde.

Tout cela, il est important de le reconnaître et de le dire. Quel que pût être l’atrocité de l’esclavage, son aspect génocidaire, il est fondamental de pouvoir en cerner les contours. Je sais qu’il nous est difficile de penser que derrière un esclavagiste, un Nazi, se cache un humain. Il est important de pouvoir replacer les actes passés dans leur contexte. Cela nous permet de bien mesurer les circonstances dans lesquelles ces événements se sont produits. Ce qui ne veut pas dire que nous leur cherchons des excuses mais que nous voulions les expliciter de façon à mieux appréhender les torts, les dommages et les souffrances mais aussi les moyens de les exorciser, de les réparer, de les surmonter individuellement et collectivement.

Romains, Arabes, Européens, Africains, Américains tous les peuples ont connu l’esclavage à des degrés divers. Il est un fait barbare que nous devons réduire à sa plus simple expression mais il est aussi une pratique qui a accompagné l’humanité tout au long de son cheminement et il n’a pas toujours été considéré comme un crime. Pire que la mort aux yeux des anciens, c’est le moyen ultime que le vainqueur utilisait pour humilier le vaincu.

L’esclavage a ses racines dans la nuit des temps et a pris une forme organisée depuis l’Antiquité. Dans l’Antiquité, l’esclavage était une façon de montrer sa supériorité sur l’ennemi. Les tribus d’Amérique du Nord prenaient les femmes en esclavage. Incas, Mayas pratiquaient eux aussi l’esclavage. La Terre Promise fut peuplée par les anciens esclaves juifs qui avaient fui l’Egypte sous la conduite de Moïse.

Toute l’histoire de l’humanité est entachée des sévices de l’esclavage. De nombreux peuples en ont souffert. Les Juifs sont un peu les porte-drapeaux de cette souffrance, depuis la période biblique jusqu’aux exterminations ethniques de la Seconde Guerre Mondiale. L’esclavage des Noirs intervient sur plusieurs siècles est l’une des dernières formes d’esclavage massif. Comme celui exercé à l’encontre des Juifs, il a une connotation raciste que n’ont pas forcément certaines autres formes d’esclavages, où ce fût toujours le plus faible, le vaincu qui succombât.

Au Moyen âge, l’état de soumission qui caractérise l’esclavage était une réalité implacable, institutionnalisée à travers le système féodal. Celui-ci appliquait une logique totalement inégalitaire, avec un asservissement de gens à cause de leur dépendance totale à une terre et un seigneur. Maintenu dans ce système, condamnés à l’infériorité, le plus grand nombre était finalement inféodé à quelques individus tout puissants qui maintenaient leur supériorité grâce à leur puissance mais aussi parce qu’ils jouissaient des faveurs d’un fonctionnement social hiérarchique, castéiste qui plaçait le seigneur, le monarque, au dessus de tout et de tous, excepté Dieu. Les hiérarchies religieuses de la chrétienté ont allègrement entretenu cet état de choses.

Esclavage et servilité sont ainsi deux émanations d’un même dysfonctionnement, celui qui pousse un groupe d’individus, avide de puissance, à dominer ses semblables en instaurant un système absurde, inhumain.

Ces systèmes ont laissé au moins une trace indélébile: les patronymes. Tant pour les esclaves que pour les serfs. Ce qui deviendra plus tard le nom (de famille) servait dans de nombreux cas, à différencier un serf d’un autre ayant le même prénom, de façon souvent très simpliste, voire méprisante.

Le système féodal avait un fondement politique et social qui permettait aux sociétés de l’époque de fonctionner. Il a eu des effets secondaires extrêmement destructeurs sur les droits humains, l’égalité des individus, la justice. A l’époque de l’esclavage des peuples africains, le monde vivait dans une autre logique. La déclaration des droits de l’homme ne fut promulguée qu’après la Révolution et les monarchies étaient encore de rigueur.

Il est pourtant intervenu en plein Siècle des Lumières, au moment où le monde se préparait à passer à l’ère industrielle, c’est dire combien sont résistantes les vieilles idées et les velléités de domination qui gangrènent les sociétés. L’esclavage des Noirs essentiellement africains, durant la période coloniale, a atteint des niveaux jamais égalés d’inhumanité et de mercantilisme outranciers. Le système féodal a lui aussi produit des actes barbares. Domination, usurpations, mutilations, massacres, bref les atteintes intolérables aux droits humains perpétrées durant le Moyen Age furent une insulte à l’humanité. L’esclavage, de son côté, a probablement dépassé en horreur tout ce qui pouvait se faire sous le couvert du droit féodal. Il suffit de consulter le Code Noir pour s’en rendre compte.

Les dérives qui poussent l’homme à dominer son semblable de façon froide et calculée, sans faire valoir la circonstance atténuante de la guerre, ont mené l’humanité au delà de la barbarie. Elles entachent malheureusement l’histoire de l’être humain moderne, celui qui fit l’effort ou eut l’intelligence de sortir de l’animalité. Ces dérives nous rabaissent hélas régulièrement en deçà de la condition animale – puisque l’acte animal de domination est dans la plupart des cas motivé par des exigences alimentaires – elles sont une négation de la condtition humaine. Elles ont produit et produisent toujours et encore d’autres atrocités telles que la purification ethnique, comme celle qui fut pratiqué par les Nazis. L’ère industrielle a elle même produit son lot d’esclavage a tel point que dans certains pays du Tiers Monde on parle encore aujourd’hui d’esclavage moderne.

Sans vouloir atténuer l’horreur il est donc important de souligner que l’esclavage n’est donc pas un phénomène propre uniquement à une relation Blanc/Noir. Le souvenir le plus récent se rapporte cependant exclusivement à ce traumatisme là.

Or, on l’a dit, l’asservissement de l’homme par l’homme se pratiquait dans l’Antiquité, au Moyen Age, un phénomène qui a pourri toutes les civilisations – et nous n’avons même pas évoqué les civilisations incas, aztèques, mayas – étalé sur deux millénaires au moins. Si l’on s’en tient strictement à la relation Blanc/Noir, on parle d’une période de 600 ans, depuis la fin du Moyen Age jusqu’à la fin du 20e siècle. Or, dans sa perspective historique, à l’échelle de l’humanité, l’esclavage n’est pas uniquement une affaire entre Européens et Africains, elle n’est pas et ne doit pas être une exclusivité africano-européenne.

L’asservissement des peuples d’Afrique Noire est un phénomène complexe, un mécanisme dont les rouages ne sont pas seulement le racisme mais les exigences économiques et la soif de puissance. C’est d’ailleurs pour tenter de répondre à ces exigences, cette soif, que le colonialisme a vu le jour.

(…)

Extraits de Citoyens du monde, les Mauriciens sont des gens comme les autres, de Thierry Chateau – Editions Osman Publishing

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