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Il y a 100 ans naissait Guy Rozemont

C’est le 15 novembre 1915 que naissait à Port Louis, Joseph Guy Rosemont une des plus illustres personnalités de la politique contemporaine Mauricienne. Cet homme qui au côté du Dr Maurice Cure, d’Emmanuel  Anquetil et plus tard du Dr  S. Ramgoolam,  allait être la cheville ouvrière  qui  permit au pays  d’accéder à son Indépendance  dans la dignité, le respect et la plus pure tradition démocratique.

Issue d’une famille de gens de couleur en ce début du siècle dernier, il connut la précarité. Jeune orphelin, son père mourut alors qu’il n’avait que 9 ans ; il ne put poursuivre ses études secondaires et dû se mettre au travail pour subvenir aux besoins de ses parents. Malgré sa frêle corpulence, il fit preuve de débrouillardise en entreprenant  divers travaux manuels dans les champs  et bourlingua sur les bateaux de pêche.

Il était détenteur d’un Junior School Certificate, brevet qui  a cette époque lui aurait permis de se faire embaucher  dans le service de l’Etat ; mais la colonie manquait de fonds et ne pouvait créer de nouveaux emplois,  le prix du sucre qui avait pris l’ascenseur dans le sillage de la Première Guerre mondiale, allait connaitre une chute vertigineuse. Pour vivre et survivre, il n’y avait pas de sot métier. Il se fit embaucher tour à tour comme coupeur de canne et autres travaux manuels  pour finalement accepter un poste de marqueur à bord d’un navire de pêche.

Nous somme en 1939, c’est le début de la Seconde Guerre mondiale. Rosemont est alors âgé de 24 ans ; certes il aurait pu être enrôlé dans l’armée, mais un accident de voiture rendit son bras droit fébrile pour la vie. Il ne pourra non plus se faire embaucher dans la fonction publique, encore moins dans la force constabulaire.

Mais le hasard allait le placer sur le chemin de deux hommes qui allaient révolutionner le paysage politico- social du pays : le Dr Maurice Cure et Emmanuel Anquetil, deux personnalités mus d’un feu sacré, partis pour défendre la cause des démunis de la société mauricienne.

Mr Maurice Curé, Emmanuel Anquetil et Guy Rozemont

Le Dr Cure a été lauréat de la bourse d’Angleterre, il a fait des études de médecine au Royaume Uni, de retour au pays il s’est fait une  solide  réputation dans la bourgeoisie Curepipienne.  Mais son séjour dans la blonde Albion l’a marqué. Il avait vécu à chaud tout comme Anquetil, la lutte de la classe ouvrière pour plus de justice sociale à travers le mouvement syndicale. Convaincus que toute lutte pour l’avancement de la classe ouvrière passe inévitablement par le pouvoir politique, un mouvement syndicale fort, et un secteur coopératif bien structuré. Bref deux hommes mus de principes et d’idéaux dans la plus pure tradition socialiste. Ils seront tous deux  pris pour de dangereux communistes.

Apres le revers politique lors des élections de 1921 concernant son engagement avec les  « retrocessionistes », un mouvement qui voulait que  l’ancienne Isle de France soit rattachée à la France en échange des anciens comptoirs Français aux Indes ; le Dr Curé se ressaisie pour se consacrer d’abord à la politique.  Il sera rejoint plus tard par Emmanuel Anquetil.

La fin des années trente vont être décisives. La guerre bat son plein, le coût de la vie devient intenable, Maurice est une colonie où les forces de l’argent contrôlent tout. Une poignée de familles contrôle, le pouvoir politique grâce au vote censitaire – ce qui donne droit au vote à seulement 3% de la population –  en sus du pouvoir administratif avec le support des Britanniques et le pouvoir économique à travers l’industrie sucrière.

La masse des travailleurs vit dans l’église du silence. Ils n’ont aucun représentant au Conseil Législatif et même pas le droit à la grève. Pour la première fois un homme ose prendre la cause des opprimés.  Il parle du droit de vote au plus grand nombre et des meilleures conditions de vie  pour la masse ouvrière.

C’est le Dr Cure  un white creole, qui est déterminé à faire son entrée au Conseil. Sa première tentative en 1926 fut infructueuse, mais lors d’une élection partielle dans les Plaines Wilhems  en 1934, suite à la démission de Roger Pezanni, il eut raison de Pierre Hugnin.  Hugnin prendra cependant sa revenge lors des Elections Générale de 1936.

Cette défaite entraîna un changement de tactique pour Curé. Il décide de ratisser large, et forme un noyau dur de militants composée  entre autres de Barthélemy Oshan, Samuel Barbé  le Dr Hassen Jeetoo  et de Pandit Sahadeo. Curé pense qu’il n’y a pas de temps à perdre, il organise une grande réunion au Champ de Mars à laquelle une foule considérable répond présent. Il fait voter un certains nombres de résolutions. Ses revendications sont multiples : du droit de vote des travailleurs, droit à la pension de retraite, ou encore une représentation de planteurs au Conseil Législatif.

Une pétition envoyée au Secrétaire d’Etat  aux Colonies par le biais  du Gouverneur  Sir Wilfried Jackson,  recueille 17,000 signatures. En 1937 la classe des travailleurs est gonflée à bloc. Les établissements sucriers sont en émoi.  Une décision de l’usine de Riche Fund dans Flacq de faire une déduction de 15%  sur le prix d’une variété de canne le Uba vue sa faible teneur en sucre,  est la goutte qui fit déborder le vase.  Lors d’un attroupement de planteurs et autres laboureurs qui voulaient investir l’usine, des coups de feu furent tirés faisant quatre morts. Une Commission d’enquête, nommée Hooper est instituée par le gouvernement. Elle soumet des recommandations  favorables aux planteurs et aux laboureurs à l’effet que les salaires et gages  des travailleurs de l’industrie sucrière soient majorés de 10%, la  création d’un Labour Department, création d’une banque pour venir en aide aux planteurs et le droit d’association syndicale.

Mais ces recommandations sont loin de satisfaire le Dr Cure et son équipe.  Les Travaillistes entendent battre le fer pendant qu’il est chaud. En 1938 lors de la fête du Travail Curé organise une grande réunion toujours aux Champs de Mars. Plus de 10,000 répondent présents. D’importantes résolutions sont prises à main levée notamment : une révision de la Constitution qui donnerait le droit de vote aux travailleurs (2) Une enquête sur la situation financière de l’industrie sucrière.

Les pouvoirs publics  et la presse conservatrice se déchaînent contre Curé.  Il est accusé de tous les plaies d’Egypte. Il est perçu comme un communiste   Les  médias  ne lui font pas de cadeaux, il est insulté à la radio  et les journaux le harcèlent. Cure décide de poursuivre  une compagnie propriétaire d’une radio privé pour insultes graves. Mais il ne peut produire aucun témoin.  Alors qu’il croit abandonner  la partie, un jeune homme sortie de nulle part se présente devant lui pour lui dire qu’il a bien entendu les propos diffamatoires à son égard à la radio  en ce  22 janvier 1940.

Ce jeune homme c’est Guy Rozemont. C’est la rencontre historique entre un géant de la politique et un néophyte. Rosemont  est homme de caractère qui a connu des affres de la précarité, il a frayé au quotidien avec cette île Maurice d’en bas qui  pour prendre une expression créole  « travaille grand matin pou manze tantot  ». Pour lui Curé est un monstre sacré, un envoyé de dieu  pour sauver le petit peuple.  Dès lors Guy Rosemont ne devait plus quitter ce dernier et son compagnon de route Emmanuel Anquetil de retour au pays en 1936 après avoir longtemps travailler aux Pays des Galles  dans les mines de charbon et participer assidûment au mouvement syndicale. Anquetil connaitra l’exil à Rodrigues pour avoir paralysé l’industrie sucrière et le port lors des grèves de 1938.  Il est la bête noir du gouverneur Sir Bede Clifford  et des magnats de l’industrie sucrière.

Alors que Curé fin intellectuel s’adresse en français à la foule et dépend du Pandit Sahadeo pour une traduction en bujhpuri, Anquetil est fin orateur et parle en créole avec aisance. Rosemont a dès sa tendre jeunesse frayé avec l’ile Maurice d’en bas se révèle un foudre d’éloquence. Ces attaques envers la classe possédante sont plein de sous-entendus.  Cette équipe  va dorénavant galvaniser la foule à la ville comme à la campagne.

Le trio composé de Cure, d’Anquetil et de Rosemont  et leur équipe d’irréductibles mène un combat sur trois axes.  D’abord intensification du mouvement syndicale, surtout au niveau de l’industrie sucrière, une action politique en menant campagne pour un changement de la constitution amenant une meilleure représentativité du peuple au conseil  et l’amélioration des conditions de travail et des gages de travail dans l’industrie sucrière, du transport et autres secteurs.

Au fils des années,  l’équipe du Dr Curé, Anquetil et Rosemont se renforce avec la venue du Dr Millien, de Seeneevasen et plus tard du Dr Ramgoolam. Au terme de la Seconde Guerre mondiale, les choses vont bouger vite pour l’émancipation des colonies. Londres lâche du lest et propose un gouvernement plus représentatif. Droit de vote à tout citoyen  pouvant écrire son nom dans n’importe quelle langue ; du coup le nombre d’électeur allait passer de 11, 844  à 68,798.

Mais ces freedom fighters vont perdre leurs bras droit. En effet, Emmanuel Anquetil, la cheville ouvrière du mouvement de libération allait disparaitre. Chétif de nature, il s’était tant donné, cet orateur hors pair doué d’une grande intelligence. Il demeure le père du syndicalisme mauricien et un grand monument de l’histoire  de la lutte des travailleurs.

Avec la disparition d’Anquetil et le repli de Curé, c’est Rosemont qui  prend les commandes  du parti. C’est un homme d’ouverture, il veut la collaboration étroite du Dr S. Ramgoolam  qui ne jouissait pas de la confiance d’Anquetil.  A ce titre il  précipite un rapprochement entre l’électoral rural composé d’indo-mauriciens dans le parti Travailliste, un parti qui ne connait pas de barrières de race, de religion et d’ethnie et ouvert à tous  et qui repousse des thèses radicales et intégristes des frères Bissondoyal.

La presse capitaliste ne lui fait pas de cadeau. Il est traité d’ivrogne et décrit comme un personnage des plus rocambolesques. Mais pour le petit peuple, il est un dieu.  Il sait parler le langage du peuple ses reparties sont des traits de génie. Il est le roi créole après Eugene Laurent.  On le voit au four aux champs et au moulin là où il faut défendre la classe des travailleurs.

Les Elections de 1948  vont être décisives.  Rosemont sort en tête de liste à Port Louis.  Le parti  remporte une victoire écrasante  avec 13 élus, le Ralliement Mauricien  seulement  2 et  4 indépendants.   En 1953  le parti se bat sous la férule de Rosemont et sort  vainqueur  des élections  du 25 et 26 juin,  malgré un début de consolidation du Ralliement Mauricien et remporte 13 sièges alors que RM ne fait qu’élire que 2 députés. Fort de sa victoire, Rosemont  au nom du parti dépose une motion  à  l’effet qu’une délégation  aille à Londres en vue des discussions constitutionnelles. La motion est adoptée.

Le Secrétaire d’Etat aux Colonies accepte de recevoir une délégation  de tous les partis à Londres. L’ile Maurice sera octroyée d’une nouvelle constitution. C’est la réalisation d’un grand rêve pour Rosemont et pour le Dr Ramgoolam.

Mais l’année suivante la santé de Rosemont ira en se détériorant souffrant d’un problème cardiaque aiguë, il devait expirer à  l’hôpital de Candos en ce 23 mars 1956.  Une plaque à la salle 11 du centre hospitalier de  Candos nous rappelle que c’est là que cet homme prédestiné qui a sacrifié sa santé et sa famille  et fit  de la prison, pour défendre la cause des plus démunis,  a rendu son dernier soupir.

Ces funérailles furent celle d’un prince tant sa popularité était grande. Il repose dans l’humble tombeau au cimetière paroissial de St Jean.  La patrie s’en souvient.

 Benjamin Moutou

Notes et Références :

– Rivaltz Quenette  Emmanuel Anquetil    1985

Rivaltz Quenette, Maurice Curé  2013

 Mée  Rivière  Guy le défenseur des plus démunis  2011

Benjamin Moutou : Ile Maurice Récits de son histoire contemporaine  2000

Le Mauricien  et le Cernéen du  24 et 25 Mars 1956

La Gazette des Iles No 30  de 1992

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