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“La messe de huit heures” - Par Karl Mülnier

Dans Hier encore, souvenirs et anecdotes, Karl Mülnier dresse le portrait d’une Ile Maurice désuète mais dont les images restent obstinément présentes à nos mémoires. 

Un dimanche, mon vénéré et bien aimé grand-père m’a emmené à la messe de huit heures, c’est-à-dire à la Grand’messe, à l’église Notre Dame de Lourdes à Rose-Hill.C’était un rendez-vous des « gens biens ». Tous les fidèles étaient en grande tenue. Les messieurs en complet sombre, col empesé et cravate. Les dames en tenue d’apparat, gantées et chapeautées.
Un seul autre membre de la famille nous accompagnait: ma tante Andrée.
Ma grand-mère était décédée quelques mois auparavant.

Je devais avoir à peu près cinq ans. J’avais acquis une certaine autonomie dans ma perception de la réalité. Je commençais à comprendre. Je me posais des questions sur les faits, déjà, mais pas encore sur leur cause.

Nous avons pris place dans un banc, moi près de grand-père, au bout du banc. Et là, quand de temps en temps j’étais à genoux, mon regard était attiré par une plaque en metal émaillé à la hauteur de mon visage fixée sur le dossier du banc juste au devant du notre. Dessus on pouvait lire: « Famille S… ». Un nom que je n’ai pas pu déchiffrer. Grand-père m’a dit de cesser de m’en occuper, qu’il y avait une plaque semblable sur le dossier des autres bancs. Il a ajouté à voix très basse que c’était le nom de la dame assise devant moi et qu’il ne fallait pas la déranger en prononçant son nom. Celle qui était fixée au dossier de notre banc était libellée: « Famille Mulnier », nom que j’ai reconnu pour l’avoir lu sur l’enveloppe d’une lettre que Tante Andrée venait de recevoir d’un pays étranger.

C’est au moment du départ que j’ai eu, enfin, l’occasion d’aller lire cette plaque, dont le souvenir est resté gravé dans ma mémoire. Ces plaques signifiaient que seuls les membres de la famille affichée avaient accès à ce banc pendant les messes de six et de huit heures. Privilège qui s’obtenait pour l’année, contre paiement d’une poignée de roupies.
Ainsi chaque famille n’assistant qu’à une seule de ces messes, leur banc restait vide pendant celle à laquelle elle n’y était pas; alors que quelques fidèles assistaient à la messe debout au fond de l’église.

L’arrivée des fidèles avait quelque chose de solennel, de théâtral même. Les dames au bras de leur époux, les couples, montaient la nef lentement, se tenant bien droits, un peu figés. Chacun faisait la génuflexion puis prenait place dans le banc, en passant d’abord un court moment à genoux et recueilli, puis s’asseyait.
Ce que voyant, j’ai fait de même. Mes deux aînés m’ont approuvé d’un léger sourire. Ça m’a rassuré.

La plupart avaient marché de chez eux, parfois un kilomètre ou davantage, et étouffaient littéralement dans leurs lourds vêtements. Leur piété nonobstant, ils avaient hâte que cela s’achève. On pouvait se servir d’un éventail, mais ils étaient peu utilisés; à cause de leur bruit, m’a-t-on dit.
Seuls quelques gens très riches venaient en voiture.

Les premiers assis suivaient du regard les nouveaux arrivants. La scène ressemblait beaucoup à une parade. Tous s’observaient, les uns les autres, du coin de l’oeil en s’efforçant de ne pas avoir l’air d’avoir l’air. On se jaugeait mutuellement. La société se décantait. Les rangs sociaux se déterminaient. Les fortunes individuelles se classifiaient. J’étais intrigué mais je ne l’ai compris que plus tard.

Au moment du sermon, le prêtre sortait du choeur et montait en chaire. Les haut parleurs et microphones n’existaient pas encore et le prêtre parlait d’une voix claire et forte en utilisant l’acoustique de la salle. Tout le monde s’asseyait. C’était aussi un moment où l’on se retournait pour regarder le prêtre en chaire, et profitait pour s’observer mutuellement.

Notre banc se trouvait dans un coin, en face d’une maçonnerie. J’ai appris que c’était une grotte, une copie de celle de Lourdes, en France, où une jeune fille très simple visiblement en extase disait qu’elle voyait la Sainte Vierge Marie en chair et en os et lui parlait. Une statue de la Vierge dominait la place, du haut d’une niche dans la roche, au haut de la grotte. Je la regardais, de temps à autre, en me demandant ce qui pourrait se passer si elle tombait de son perchoir.

Bernadette, aujourd’hui déclarée sainte, n’était pas représentée. Mais à sa place venaient s’agenouiller les filles de la région, et leur mères, pour implorer l’aide de la Sainte Vierge afin d’obtenir l’octroi d’une grâce.

Sur le mur à notre gauche une autre statue, celle d’une femme, qui portait une tenue semblable à celle des guerriers en armure que je voyais dans les livres ceux que l’on me prêtait pour regarder les images. Elle portait même une épée et des éperons à ses chaussures. Elle avait belle allure, tenant de sa main droite l’étendard royal aux fleurs de lys.

Près de la porte un gigantesque bénitier plein d’eau était fixé au mur. Les fidèles en entrant effleuraient l’eau des doigts et faisaient le signe de la croix. Mon grand-père a vu que je les observais et il m’a dit que ce bénitier provenait peut-être des Chagos, que l’eau qui s’y trouvait était bénite et qu’il ne fallait surtout pas aller jouer là-dedans. Enfant raisonnable je m’en serais bien gardé. Il est vrai que j’avais pas mal remué et que j’avais bien envie d’aller y voir de près, si peut-être il n’y avait pas là-dedans de ces « grenouilles de bénitier » dont j’avais entendu parler.

C’était le père Constantin qui officiait. Il est entré, suivi de trois garçons qui portaient des robes comme des filles. Puis il a fait face aux fidèles, a murmuré quelques mots et fait un geste des bras comme pour s’excuser, a tourné le dos à l’assistance et a prononcé quelques mots à voix basse, le dos toujours tourné. De temps à autre il nous faisait face mais, faisait aussitôt le même geste, les bras grands ouverts comme s’il nous accueillait et, se retournait de nouveau. Il portait des vêtements très riches et épais et je me suis dit qu’il devait avoir très chaud.

C’était monotone et j’ai somnolé. Puis, soudain, un gong a retenti et m’a réveillé. La dame qui était juste devant moi a sursauté et son livre de messe est tombé. J’ai cru qu’elle aussi dormait un peu.
J’ai voulu récupérer le livre pour le lui rendre, et ai commencé à me pencher mais mon grand-père m’a gentiment remis à ma place. J’ai vu les chaussures de la dame. Ils avaient de hauts talons pointus.

Le gong avait la forme d’une cloche en métal brillant. Il a sonné à trois reprises. C’était l’un des gamins déguisés qui tapait dessus avec un gros maillet. Les gens à chaque fois baissaient la tête et la relevaient un moment après. Quant j’ai relevé la mienne, à la troisième fois, c’était juste pour voir le père faire un grand signe de croix. En marmonnant des mots incompréhensibles, puis disparaître derrière l’autel. Je crois que je m’étais vraiment assoupi.

La sortie était le grand moment de socialisation. On se saluait à distance. Les intimes faisaient un brin de causette. Pour les jeunes, c’était l’occasion de faire connaissance ou de se retrouver. Les mauvaises langues, attentives, mettaient à jour leur répertoire de couples illicites.

J’ai vu un monsieur se diriger vers une grosse voiture toute carrée, qui ressemblait, en petit, à la voiture qui avait emporté le corps de ma grand-mère dans son cercueil. Un homme qui portait une casquette, comme celle des policiers, se tenait près de la voiture carrée. Quand il a vu s’approcher le monsieur il a enlevé sa casquette et il a ouvert la porte arrière, et le monsieur y est entré et s’est assis.
L’homme a fermé la portière de l’auto puis il a remis sa casquette. Ensuite, il a mis le moteur en marche en tournant la manivelle qui pendait sur le devant du moteur. Puis, à la hâte, a pris place à l’intérieur, a démarré et s’en est allé.

Mon grand-père m’a expliqué que ce monsieur était un homme très riche, qu’il ne disait bonjour à personne sauf aux gens aussi riches que lui. Ma tante a ajouté qu’il commettait le péché d’orgueil et qu’un jour il serait puni.

La foule pendant ce temps, se dispersait et chacun prenait le chemin du retour. On n’avait qu’une hâte, c’était de rentrer chez soi et se faire servir un verre d’eau fraîche de la gargoulette en terre cuite. C’était un trésor, à l’époque, qui trônait toujours à la cuisine ou à l’office. Chacun pouvait, à tout moment, se servir ou se faire servir. Question de coutume.

Grand-père était un patriarche. Ilse sentait responsable de la moralité de ses gens. Il a interrogé la « petite servante », nouvellement recrutée, qui lui avait apporté le verre d’eau sur un petit plateau, pour vérifier si elle avait accompli son devoir dominical. Ce qui impliquait l’assistance à la messe de cinq heures. Très intimidée, les yeux baissés, elle a murmuré un « oui » assez mal assuré.

Ce sur quoi, Grand-père lui a demandé de répéter ce que le « père » avait dit en chaire.
« Li fine dire : Zézicri », a articulé la pauvre petite, toute tremblante. Grand-père n’a pas insisté.
Le Grand Inquisiteur n’aurait pas mieux fait.

Il faut dire qu’à Diégo Garcia, Grand-père, sa famille et tous les gens de service, assistaient ensemble, le dimanche, à un service religieux dans la chapelle de l’île. C’était la messe, uniquement quand le navire était en rade et qu’il y avait un prêtre. Entre deux visites du navire, c’était Grand-père qui officiait en disant des prières. Ici, il disait volontiers l’Angélus, et toujours le Bénédicité à table.
Il se sentait dans un sens comme le directeur de conscience de ses proches et dépendants.

On pourrait se demander ce que répondrait, aujourd’hui en 2011, l’arrière petite fille de l’ancienne petite servante, gentille et détendue, fardée, dans son jean délavé, sa chemise courte, décolletée, aux belles fleurs rouges, ses sandalettes multicolores et le vocabulaire de la nouvelle génération.

Extrait de Hier encore, souvenirs et anecdotes de Karl Mülnier

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