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Le froid intérieur d’un hiver tropical – 2e partie

Les migrations ont façonné l’histoire du peuplement de l’île Maurice. A travers un témoignage personnel, Histoire(s) Mauricienne(s) tente de décrire ce mécanisme qui a permis à une si petite nation d’avoir une diaspora aussi étendue.

 

J’ai quitté Maurice et sa froideur tropicale, un soir d’hiver du début des années 80, au moment où la petite île à sucre devenue paradis touristique, se découvrait une deuxième jeunesse dans l’unité et la diversité. Ce mouvement d’enthousiasme qui allait, par la suite, s’avérer démesuré et trompeur, ne m’avait pas atteint, plus désireux que j’étais de me soustraire à la chape de plomb d’un ciel bas et lourd qui ferme l’horizon et confine à la réclusion. Je suis resté hors de l’île durant dix ans.

Mais j’avais probablement surestimé mes capacités d’adaptation à un vrai hiver, dur mais vivifiant ; à une vraie solitude, celle de l’homme qui avance à contre-courant dans la foule des anonymes ; à l’euphorie des grands espaces physiques et mentaux qui vous avale et vous consume. Je suis donc revenu, comme le Fils prodigue, mendiant de l’amour et du pardon.

Dix ans après, ce fut une autre traversée à l’envers, un retour à la case départ… Parce que finalement, me suis-je laissé dire, ce n’est qu’à Maurice qu’un Mauricien peut espérer devenir quelqu’un, un Monsieur, à plus forte raison si on est issu de cette petite bourgeoisie des plateaux humides et que l’on connaît, voire que l’on est soi-même, le fils, le frère ou le cousin de…, ce qui légitime ton existence et t’ouvre des portes.

Mais ce raisonnement, à bien y réfléchir, me servit aussi d’excuse face à l’échec de mon expatriation. Le bon peuple de Maurice ne m’attendait pas, tout ce qu’il souhaitait c’était la fin du règne d’Anerood 1er, premier ministre autoritaire qui avait transformé le petit paradis touristique en lui redonnant son statut de centre international, comme au bon vieux temps du négoce.

J’ai donc fait jouer mes relations (en fait, celles de mon père) pour démarrer une carrière dans la presse écrite mauricienne. Je fis un passage rapide à Cinq Plus, puis trouvais de l’embauche à Week-End Scope au moment où les premières stars de la chanson locale – Kaya, Bruno Raya, Linzy Bacbotte – entamaient leur ascension. La leur fut fulgurante, la mienne plus laborieuse. Puis ce fut un long passage au Mauricien et un autre plus bref à l’express, les deux plus grands quotidiens des années 90. Entre-temps, je m’étais marié à une belle et intrépide jeune fille du village de Tamarin, j’avais fondé une famille, avais eu deux enfants, une fille et un garçon, merveilleux fruits d’une union que beaucoup de mes contemporains avaient jugé hautement improbable.

On était à l’aube du 21e siècle et ma vie professionnelle prenait une belle tournure d’autant plus que j’acceptai une offre d’emploi d’un des ministres les performants de plusieurs gouvernements successifs, politicien réputé et homme de vision, Xavier-Luc Duval. Je devenais quelqu’un… Je fus son attaché de presse pendant 9 ans, pour le meilleur, à ses côtés, pas loin des premières loges ; et pour le pire – ou devrais-je dire le moins bon – trébuchant, tombant, mais me relevant, pour finalement me retrouver, à la fin de la deuxième décennie du deuxième millénaire de notre ère, à un tournant qui devait me mener vers quelque chose que je n’avais jamais fait ou vécu : être le propre maître de ma destinée. Ou du moins l’avais-je pensé…   

Et puis l’hiver tropical est revenu, transportant avec lui lassitude et désillusion. Je me suis alors revu 40 ans plus tôt, confronté à la même incompatibilité que je connus à mes débuts. Mais cette fois-ci, la dichotomie m’a semblé plus profonde, attribuable à quelque chose qui pourrait ressembler à une fin de cycle, dans un pays, une société, confrontés à leurs pires démons, ceux qui rôdaient déjà il y a très, très longtemps, lorsque l’île était aux mains des spéculateurs et des négociants, livrés aux opportunistes de passage, mais si belle et tellement attirante que l’on n’en avait cure de ses défauts puisqu’elle était l’enjeu d’un bras de fer entre les plus grandes puissances militaro-commerciales de l’époque.

On était alors au tournant entre le 18e et le 19e siècles, l’île de France allait devenir Mauritius, mais restait cette terre d’immigration et d’émigration permanentes qui ont modelé ses contours sociaux et déterminé les conditions de son peuplement. Deux siècles plus tard, la donne n’a pas changé. Les démons sont toujours là, les opportunistes et les spéculateurs aussi. Pire, ce désir, ce besoin d’ailleurs, cette fatalité du mouvement perpétuel, continuent de hanter une écrasante majorité de Mauriciens dont je fais partie, nous mettent en déséquilibre permanent et déterminent notre évolution ou notre stagnation.

Et aujourd’hui ? La tentation de l’émigration s’est à nouveau emparée de moi, à plus forte raison depuis que l’hiver tropical s’est prolongé en septembre en montrant des signes d’automne… Vais-je franchir le pas, 40 ans après le premier départ, 30 ans après le retour, fort d’une solide réputation, pour aller me fondre dans la masse des anonymes et rejoindre cette diaspora éparpillée sur les cinq continents ?

Dans une île qui peine à trouver sa voie au 21e siècle où ses merveilleux atouts chantés par le poète, ne sont plus qu’un souvenir, l’ordre a laissé la place au désordre, la beauté s’est habillée de béton, le luxe reste confiné aux villas, le calme s’est enfui à toutes jambes et la volupté s’est transformée en productivité…

Maurice, terre de passage ou terre d’ancrage, est le vaisseau amiral d’un petit peuple bigarré, aux racines aériennes. Il ne nous quittera jamais, ce désir d’ailleurs, chevillé au corps, exacerbé par le poids de l’insularité. Il suffit de s’en accommoder.

 

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