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Opéra à Maurice?... Tu es fou!

Cette histoire est proposée par Gaëtan Fleuriau-Chateau, universitaire mauricien établi à Ottawa, Canada, depuis plus de quarante ans.

Quand on parla de la possibilité d’opéra vers la fin des années cinquante, la réaction immédiate et incrédule était qu’il faudrait être fou pour risquer une telle chose. Mais ce « fou » était là, plus que présent, plein d’un enthousiasme et d’une énergie hors du commun. Il avait déjà réussi un tour de force : préparer et exécuter la Messe de Sainte Cécile, de Charles Gounod. Une vraie grand’messe à l’église Sainte Thérèse de Curepipe, avec diacre et sous-diacre, le latin d’usage alors, encens et tout le cérémonial de rigueur. Difficile à imaginer aujourd’hui. Ce dimanche-là, je suis allé à deux messes : la première pour la messe ; la seconde pour la musique.

Extraordinaire, la musique : la Société chorale de Curepipe au complet à la tribune ; des voix magnifiques appuyées sur des chœurs somptueux. Une merveille impossible à reproduire aujourd’hui malheureusement, surtout après l’abolition du latin. Dommage !

Le magicien, le « fou » de musique, le visionnaire, c’était Joseph Le Roy. Il décida qu’en 1957, il y aurait une saison d’opéra à Maurice. Tout simplement ! Qui plus est, DEUX opéras majeurs l’un après l’autre – ce qui voulait dire qu’il faudrait travailler les deux en même temps. On n’en revenait pas ! Jamais quiconque n’était parti de presque rien pour tenter une telle chose. Mais petit à petit, on se mit à y croire. Samson et Dalila, de Camille Saint-Saëns, et Carmen, de Georges Bizet étaient vraiment à l’affiche !

Insensé peut-être, mais Joseph Le Roy savait qu’il y avait un public averti à Maurice. Les années d’avant-guerre avaient connu de beaux moments au théâtre de Port-Louis. Mon père me racontait des histoires savoureuses de ces saisons d’hiver quand les familles descendaient à Port-Louis pour éviter les mois de grande humidité et le froid pénétrant de Curepipe. Les troupes se succédaient au théâtre et tout le répertoire y passait. On disait que la scène de Port-Louis était aussi renommée que les grandes scènes d’Europe parce que le public mauricien ne pardonnait aucune défaillance. Le poulailler avait vite fait de crier : « Mette to la voix dans la forze, Coco ! » et il n’y avait plus rien à faire !

Après la guerre, silence. Le théâtre s’empoussiéra. Il y avait bien quelques troupes de temps en temps, mais ce n’étaient qu’opérettes, certes agréables et méritoires, mais rien de comparable aux grands opéras d’antan.

Donc, voilà notre Joseph qui s’amène et qui commence à construire. Les premières sessions étaient houleuses : nous étions une bonne centaine dans le petit gymnase de l’école des Frères de Curepipe. Nous ne connaissions pas grand-chose encore dans ce domaine bien spécial, même si beaucoup d’entre nous avions chanté ici et là dans une chorale, ou même en solo. Joseph nous rudoyait sans pitié ; il battait la mesure avec son crayon, tapait du pied pour corriger nos bévues, nous disciplinait, se mettait même en colère parfois. Mais on avançait, sentant instinctivement le souffle de son enthousiasme. Et on apprenait. Finalement, nous avons tout su par cœur ; il était temps de partir pour Rose-Hill et le Plaza, où auraient lieu les représentations – il fallait plus grand que le théâtre de Port-Louis.

Commença alors une période bien agréable. Je travaillais à l’époque à la Banque Commerciale de Port-Louis. Nombre de mes collègues participaient à l’aventure « opératique ». A la fin de notre journée de travail, nous partions directement pour le Plaza ; là, nous attendait un merveilleux plateau de délicieux sandwiches – exactement ce qu’il fallait pour nous donner l’énergie nécessaire pour affronter les heures de la répétition qui allait suivre. Je n’ai jamais su qui était l’âme charitable responsable de ces délices. Notre metteur en scène s’appelait Amédée Poupard ; féru de théâtre, il avait organisé avec beaucoup de succès de nombreux spectacles. Il avait un sens inné et instinctif de la scène et savait comment « la machine » marchait. Anouilh le dit dans Antigone : « Maintenant le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. » Amédée préparait le déroulement méticuleusement.

Pendant ce temps, Serge Constantin inventait, bâtissait, peignait les décors. Il m’avait fasciné en me montrant un jour « son » tonnerre. Le deuxième acte de Samson et Dalila se déroule dans la vallée de Sorek, à la maison de Dalila. Il fallait, bien entendu, un orage avec tonnerre pour souligner le moment crucial où Dalila trahit son amant. Constantin avait imaginé une grande feuille de métal flexible (fer- blanc probablement) qu’il avait suspendue et qu’il secouait vigoureusement en l’agrippant par le bas. L’effet était exactement ce qu’il fallait ! Il riait d’entendre les roulements très réalistes de « son » tonnerre.

Peu à peu, le spectacle prit forme. La musique était assurée par – tenez-vous bien – l’orchestre de la police ! Dirigés par Philippe Ohsan, ces musiciens avaient plus l’habitude de jouer en fanfare dans le kiosque des tribunes du Champ de Mars pendant les courses annuelles. Mais Joseph Le Roy était passé par là ; il avait sans doute dit simplement à Ohsan que sa fanfare serait désormais un orchestre traditionnel avec cordes, vents, cuivres percussions …

Les solistes entrèrent en piste. Les deux principaux étaient « en représentation », c’est-à-dire qu’ils venaient d’ailleurs : Dalila, française, travaillait à Paris ; Samson, italien, était membre de La Scala de Milan. Le pauvre avait dû travailler d’arrache-pied pour chanter en français, réussissant très bien finalement ; n’empêche, il y avait un souffleur pour plus de sûreté. Je suis allé une fois dans la cage – un travail extraordinaire de Bertie Bathfield : il prononçait les paroles quelques secondes avant qu’elles ne soient chantées ! Il n’y a jamais eu d’accroc !

Tous les autres solistes étaient Mauriciens. La distribution complète : Dalila – Maria Ferès. Samson – Giuseppe Bertinazzo. Le Grand-Prêtre de Dagon – Philippe Boullé. Un vieillard hébreu – Philippe Le Breton. Abimélech – Eddy Bathfield. Un messager philistin – José Ducray. 1er soldat philistin – Raymond de Robillard. 2nd soldat philistin – Michel Adam. Puis, il y avait les officiers et les soldats philistins, les jeunes hommes hébreux, enfin, l’enfant qui devait conduire Samson aveugle.

Comment décrire la première ? Le bruit s’était répandu partout à Maurice ; la publicité était devenue inutile : toutes les représentations faisaient salle comble ! Il allait en être de même pour Carmen.

Debout dans les coulisses, attendant l’entrée en scène. Les chœurs massés sur scène, à genoux ou debout, derrière le rideau baissé. Ecouter les premières mesures ; suivre fiévreusement la musique qui allait amener inévitablement le lever du rideau et le déferlement du premier chœur, du premier mot : « Dieu !»  … « Dieu d’Israël !»  Voilà ! C’est parti, et tout s’enchaîne.

La compagnie est dans un état second, de plus en plus enthousiaste sans perdre pour autant le contrôle. Les solistes font du beau travail, chacun à son tour : Samson, le premier, exhortant ses frères à la résistance. La voix de Giuseppe Bertinazzo, sûre, percutante, avec ce petit côté métallique des ténors italiens, entre le lyrique et la qualité de fort ténor, va rebondir jusqu’au fond du Plaza. Arrive ensuite Abimelech, Eddy Bathfield ; le pauvre n’en a pas pour longtemps : attaqué par les Hébreux révoltés sous la conduite de Samson, il a à peine le temps de chanter son mépris ; il est assassiné séance tenante.

Entre en scène alors le personnage le plus important après Samson, son ennemi acharné le Grand Prêtre de Dagon. Sa fureur est admirablement illustrée par Philippe Boullé dont la voix de baryton verdien, mordante, puissante, tranche comme une lame.

Les rôles mineurs font bien leur travail, le messager, les soldats philistins.

Voici la basse profonde de Philippe Le Breton, le vieillard hébreu qui entonne le chant d’allégresse de la victoire de son peuple.

Enfin, enfin, paraît Dalila ! Silhouette mince, élégante, sinueuse dans ses voiles, voix chaude de contralto/mezzo-soprano, il est évident qu’elle n’aura aucune peine à séduire Samson que le vieillard hébreu va tenter en vain de retenir.

Les applaudissements fusent à plus d’une reprise. Quand Samson lance les derniers mots « Oh ! Seigneur ! » au milieu des cris des Philistins écrasés par les colonnes du temple qui s’écroulent, la salle est en délire, hurle son appréciation, ne s’arrête pas d’applaudir.

Finalement, le rideau tombe quand même pour la dernière fois. On se regarde ; tout le monde est épuisé, on ose à peine croire qu’on a réussi. Joseph est aux anges ; tout le monde lui tape sur le dos. Mais, typiquement, il rugit : « Maintenant, il nous faut la même chose pour Carmen ! »

Samson et Dalila poursuit et achève son parcours triomphal. On passe alors immédiatement de Gaza à Séville et de soldat philistin, je deviens dragon d’Alcala, contrebandier, badaud. Et c’est une autre histoire !

Photo : Théâtre du Plaza à Rose-Hill, où eurent lieu les représentations de Samson et Dalila en 1957

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