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Quand les Marrons faisaient la guerre aux colons

De petits groupes d’hommes, fuyant la servitude dans les îles à sucre de l’Océan Indien, déterminés à se battre pour leur liberté… Leur résistance, qui prit des proportions de guerilla, faillit bien se transformer en conquête, certains ayant même projeté de prendre le pouvoir par la force… Dans Chasseurs de Noirs, le romancier et essayiste Daniel Vaxelaire nous entraine dans une formidable épopée, dans La Réunion du 18e siècle, avec de fortes résonances dans l’île Maurice voisine…

Au début du 18e siècle, des dizaines, puis des centaines d’être humains, arrachés à leur terre natales d’Afrique de l’est et de Madagascar, furent réduits en esclavage et introduits dans les Mascareignes. Lorsque la Compagnie des Indes Orientales posa le pied dans ces îles du sud-ouest de l’Océan Indien, elle n’avait qu’une chose en tête: les rentabiliser. Maurice et La Réunion se mirent ainsi à produire de façon extensive des plantes à forte valeur ajoutée, le sucre pour la première, le café pour la seconde.

L’économie de plantation, instaurée dans les îles, répondait à une logique simple: pour produire beaucoup, il fallait beaucoup de bras. Or, comme les plantations avaient déjà recours à l’esclavage à petite échelle pour la production agricole et les travaux domestiques, les colons ne purent imaginer avoir recours à une autre ressource qu’à la main d’oeuvre servile.

L’esclavage domestique des débuts se transforma en un esclavage quasiment industriel. Le rapport numérique entre colons et esclaves devint vite disproportionné. Il y eut jusqu’à 9 ou 10 esclaves pour un colon, au plus fort de la période de servitude. Les plantations tournaient à plein régime, malgré les calamités naturelles qui s’abattaient souvent sur elles et la production était essentiellement destinée à l’exportation.

La main d’oeuvre servile, sous le joug des règles énoncées dans le Code Noir, était soumise à un traitement proprement odieux et à des sévices abominables en cas de désobéissance. La répression était destinée a réprimer toute velléité de révolte et les fuites étaient courantes, aussi tôt que les premières années de la colonisation hollandaise, dans le cas de Maurice. Dans le cas de La Reunion, les fuyards se retrouvaient vite dans un milieu naturel à la fois plus hostile et mieux protégé des battues. On donna à ces esclaves en fuite le nom de Marrons, tiré de l’espagnol cimarron…

Au début, ce furent surtout les bandes de Marrons qui descendaient sur les plantations pour les mettre à sac, soit dans un esprit de vengeance ou alors, ce qui est plus plausible, pour se ravitailler en nourriture et se procurer des armes. Daniel Vaxelaire décrit ainsi le sort des Marrons – ici ceux des hauts montagneux de La Réunion – comme étant loin d’être enviable…

« Là haut on dort sur la terre a l’abri de quelques branches, on ne mange chaud que rarement, il ne faut pas attirer l’attention par des feux ». Froid, famine, maladies, sont le lot des esclaves en fuite. Les mieux organisés se regroupaient dans des camps dans les lieux les plus inexpugnables (surtout à La Réunion) où ils survivaient de petit élevage et d’une agriculture de subsistance. Selon Daniel Vaxelaire, “plus à l’intérieur des terres, se trouvaient de grands villages (…) dont certains ont plusieurs centaines d’habitants”. Bien protégés, ces villages avaient des chefs dont l’ambition ultime était de s’unir en armée et, avec l’aide des esclaves des plantations, de fondre sur les villes et de repousser tous les colons à la mer!…

L’administration coloniale finit par organiser la riposte en lançant à leur poursuite des escouades composées de civils et de militaires. Ces opérations donnaient lieu à de véritables combats mais aussi à d’horribles exactions: les chasseurs qui étaient récompensés pour chaque Marron mort devaient fournir des preuves en rapportant les mains des victimes…

Chasseurs de Noirs s’introduit aussi au plus profond de ces rapports entre chasseurs créoles et esclaves en fuite. A la question de savoir s’il pourrait un jour se résoudre à descendre des montagnes pour se rendre, le vieux Mardane, Malgache Marron des hauts de La Réunion, répondit qu’il resterait « même si c’était pour manger des racines de manioc pour le restant de ses jours ». Avant d’ajouter, le regard perdu vers l’horizon: « mais si j’étais vraiment libre de mes actes, je taillerais le plus grand arbre que je pourrais trouver et quand il serait creusé j’y mettrais ma famile et mes amis et nous nous embarquerions vers le couchant où se trouve mon pays »… L’illusion de vivre sans entrave donnait finalement aux Marrons la force d’affronter la peur, le froid, la famine et les chasseurs. Elle leur donnait surtout le courage de résister à l’envie de se rendre aux colons.

Les affrontement durèrent plusieurs decennies. Ils furent aussi durs à Maurice, même si la topographie de l’île se prêtait moins à la résistance, qu’à La Réunion. On ne sut jamais combien de morts il y eut à Maurice et à La Reunion. Quoiqu’il en soit, la lutte aurait pu avoir eu raison du pouvoir en place, comme une révolution avant l’heure. Mais elle ne fut pas livrée en vain. Car lorsque sonna le glas de la royauté en France, l’une des premières mesures qui fut prise par le conseil revolutionnaire fut d’abolir l’esclavage, comme une reconnaissance au combat des Marrons.

Chasseurs de Noirs, de Daniel Vaxelaire – Editions Orphie

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