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Splendeur et originalité de la langue créole

Etude sur le patois créole mauricien, du Mauricien Charles Baissac (1831-1892) est une référence pour les tous les linguistes du monde créole. Ré-édité récemment, c’est un ouvrage certes assez rébarbatif, parce que scientifique, mais qu’il faut aborder de façon totalement débridée. Ainsi, il pourra se laisser apprécier avec délectation.

Voici un ouvrage qui est une référence absolue dans son domaine: l’étude de la langue créole. Etude sur le patois créole mauricien, de Charles Baissac est paru pour la première fois en 1880. Une nouvelle ré-édition, parue d’abord à La Réunion chez Surya Editions et disponible depuis ce mois-ci à Maurice, lui donne un nouveau coup de projecteur. Ce livre dont la lecture peut paraitre assez rébarbative pour un lecteur moyen, puisqu’il ressemble beaucoup à un manuel de grammaire destiné avant tout aux linguistes et autres chercheurs créolophones, doit en fait être abordé de façon totalement débridée. C’est alors qu’il prend une tout autre tournure et se lit avec une certaine délectation.

Dans une introduction au vitriol, Charles Baissac donne d’abord un éclairage de la société coloniale l’époque qui, on le sait déjà, était empêtrée dans ses préjugés raciaux et sectaires. L’auteur lui même n’avait pas une très haute opinion de ce qui est devenu la langue créole. Avec des propos de l’epoque parfois choquants, il décrit la naissance de la langue, ce patois qu’il considère avec une bonhomie paternaliste, pour dire le moins.

On pourrait lui reprocher, dans cette introduction, la virulence de ses propos. Les expressions utilisées pour parler des travailleurs agricoles indiens, qui furent engagés sur les plantations et que l’on baptisa rapidement Malbars, est révélatrice du climat social de l’époque. Les engagés indiens arrivèrent en masse durant toute la deuxième moitié du 19e siècle, ce qui provoqua un certain déséquilibre dans la société coloniale mauricienne et qui ne fut pas sans conséquence sur l’équilibre social. On le sent d’ailleurs très bien dans les propos de l’auteur lorsqu’il décrit les rapports avec les descendants d’esclaves.

Mais vu avec le recul le parti pris de Baissac, son mépris ahurissant de ce patois qui est selon se propres mots, “ni une langue ni un dialecte”, inapte à “porter une littérature”, ne sont que plus intéressants parce que, encore une fois, ils sont une confirmation de ce qu’on savait déjà de la société coloniale. On choisira de retenir le côté positif de l’étude, comme par exemple lorsqu’il dit aussi du créole qu’il est “un langage pret a tout”, et que son vocabulaire s’ouvre “à toutes les importations”. Ce qui est le meilleur compliment que l’on puisse faire a une langue vivante.

A un plan historique, Charles Baissac situe la naissance du créole au moment de l’introduction des esclaves malgaches dans l’île, c’est à dire dès la première heure de l’occupation française. Il insiste sur le fait que le créole soit « né du jour au lendemain », « de la nécessité des maîtres et des esclaves de se créer un instrument d’échange ». A noter le regard somme toute assez perspicace de l’auteur lorsqu’il cite quelques exemples pour étayer son analyse. Notamment il est indéniable pour lui que ce sont les esclaves qui ont créé le langage: avec le choix d’utiliser “guetter” pour “regarder”, c’est toute cette arrière pensée de méfiance de l’esclave envers le maître qui est mise en exergue.

Dans la partie centrale, la plus importante du livre, il est question de grammaire, de phonétique, d’orthographe. Lorsqu’il fut publié, Etude sur le patois créole mauricien a d’emblée été considéré comme l’une des premières descriptions scientifiques au monde d’un créole à base lexicale française. L’analyse grammaticale y est conduite de façon rigoureuse et méthodique qui plaira aux linguistes. Les autres lecteurs choisiront d’aller au plus vite à la dernière partie …

Celle-ci est sans conteste la plus attrayante du livre, la plus ludique aussi, si l’on peut se permettre cette expression. Puisqu’en fait elle nous fait découvrir combien le créole est une langue qui s’est toujours jouée des mots et expressions en choisissant de décrire les situations de la façon la plus cocasse qui soit.

On y trouve notamment une merveilleuse traduction de l’histoire du chat botté et surtout une longue annexe qui dresse la liste des sirandanes de Maurice: les dileau diboute, dileau pendant, etc… Dans cette dernière partie nous découvrons surtout combien la langue a évolué puisque la plupart des expressions n’ont plus cours aujourd’hui. Les sirandanes sont les balbutiements de la littérature créole, à une époque où elle était encore ancrée dans son oralité. Grâce à Etude sur le patois créole mauricien ce pan essentiel de la langue a pu remonter jusqu’a nous dans toute sa splendeur et son originalité.

A lire absolument et à se procurer dans les librairies ou auprès de Julien Lourdes, Vice-Président, Creole Speaking Union, Tel.(230)57862325

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