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Stranger on the shore, par Karl Mulnier

L’histoire de la radio à Maurice, avec l’installation de la toute première antenne relai en 1915, la venue des techniciens de la Royal Navy en 1960, racontée en quelques notes et beaucoup de nostalgie…

Au hasard sur Youtube j’erre, je tâtonne, et voila, tout d’un coup, une sonorité de velours qui me sollicite, m’arrête. Alors, je sens que s’éveille, ancré en moi, un souvenir d’un autre siècle que j’attise et, au delà de toute réalité, j’interroge …et doucement je reconnais: c’est Acker Bilk avec sa miraculeuse clarinette en train de distiller Stranger on the shore.

Un court moment je hume l’ambiance puis j’écoute, grisé, avide, jusqu’au bout. Ayant peur qu’une voix “off” n’intervienne, comme cela s’était passé, un soir que je l’écoutais il y a plus d’un demi-siècle, et murmure «Good bye stranger » et que le son diminue et s’arrête doucement. Pour toujours.

C’était il y a quelques jours et ce soir je sonde le passé. Où l’avais-je entendu alors ? Quelle était donc cette voix ? Quel en était l’émetteur. C’est comme un kaléidoscope… L’époque, les lieux, les événements, les personnages, les disparus, les vestiges, les parfums, l’ambiance sont autant de questions et je cherche un repère. Si j’avais pu l’écouter ce ne pouvait être que la MBC qui l’émettait. Comme la langue parlée était l’anglais les animateurs ne pouvaient être que des expatriés britanniques séjournant à Maurice.

A l’époque des années 1940, grâce à une antenne aérienne, on écoutait en direct la BBC, la France, l’Allemagne. Radio Maurice émettait le matin, a midi et le soir. Nous avions les disques préférés à midi le samedi. Uniquement des chanteurs francais a partir de disques de 78 tours où brillaient Tino Rossi, Jean Sablon, Ray Ventura et d’autres.
Qui se souvient encore en 2016 de la gigantesque colonne dont les haubans enserraient le terrain qu’occupe l’actuel dispensaire de Rose Belle? Au plus une poignée de vieillards et, quand ces derniers partiront, elle achèvera de disparaitre, avec eux et pour toujours de la mémoire collective.

Quelle énigme pourtant cela n’a-t-il pas dû être pour tous ceux qui, jour après jour, ont assisté en 1915, à l’ascension de ce géant ? C’est-à-dire les villageois et ceux qui passaient, en train ou en automobile, une époque où quasiment personne à Maurice ne pouvait encore avoir la moindre idée de ce qui serait un jour: la radio.

Qu’en savait-on à l’époque? Si dans un circuit donné (émetteur) passe un courant électrique intermittent, un courant similaire passera dans tout circuit (récepteur) similaire au premier. Cela s’appelle l’Induction. On sait qu’elle est causée par une onde lancée dans l’espace par l’émetteur. C’est l’essentiel de la radio. En 1910, un message lancé du haut de la Tour Eiffel par un émetteur fut reçu par un récepteur à une distance de 5 000 km. Le premier pas d’une révolution majeure dans l’histoire de l’humanité…

La station de Rose belle fut donc installée en 1915, la première guerre mondiale venait de commencer. Elle faisait partie d’un réseau peri-océanique à long rayon d’action qui aidaient les navires à se diriger et transmettaient leurs appels au secours en cas d’attaque par les Allemands.

Les appareils étaient logés dans une bicoque au pied de la colonne avec une dizaine d’operateurs. C’était, parait-il, d’énigmatiques personnages. Le colporteur de rôtis, venu tâter le terrain, fila écœuré, l’énigme intacte pour lui. En effet, à terre devant les fenêtres, pourtant largement ouvertes, il n’y avait pas l’habituel tas de sacs de papier gras vides. Mystère ? Ces gens ne mangeaient-ils pas ?

La Navy conserva le contrôle de l’installation, après la guerre, jusque vers 1923. Apres quoi elle fut livrée à l’autorité coloniale qui s’en servit encore jusqu’en 1947. Alors, selon une décision prise en haut lieu, elle fut mise hors service. Good bye, colonne, on t’aimait bien.

La nécessité d’avoir une nouvelle station se fit de nouveau sentir en1950. Maurice fut choisi en 1957 et les travaux commencèrent en 1959. Deux colonnes de télécommunication de plusieurs centaines de mètres de hauteur furent montées: l’une à Baie du Tombeau, l’autre à Bigara. En comparaison Rose-belle faisait figure d’ une naine.

Tout étant prêt, arrivèrent, en 1960, environ soixante techniciens de la Royal Navy pour mettre en place les appareils et les utiliser. Les premiers essais eurent lieu le 28 février 1962 et la base fut inaugurée et consacrée avec pour titre HMS Mauritius le 19 mars 1962.

Tout ce monde fut logé à Vacoas dans les petites villas toutes semblables de l’ancien quartier des troupes britanniques d’occupation de Maurice, la dite Garnison. Certains étant arrivés avec leur famille, cela faisait au moins cent personnes vivant dans cet étroit périmètre quasiment en autarcie. Car tout ce dont toute personne pouvait avoir besoin y était disponible: magasin, hôpital, école, terrains de sport, salle de fêtes et ainsi de suite et en plus un lieu de loisirs en bord de mer. C’est peut être pour cette raison que l’on ne voyait jamais de ces gens en ville à Vacoas ou ailleurs. Leur présence ne faisait que, de loin, partie de l’ambiance de la ville.

Quand on aborde, ces jours ci, les lieux, soit du sud par la route St Paul, ou du côté opposé, par le terrain de golf ou les terrains de football, l’ancien quartier donne l’impression encore que l’on entre en pays étranger. C’est sans doute à cause de l’évident cachet Victorien que perpétue l’ensemble des villas, avec leurs jardins, insérés dans le système des chemins tirés au cordeau. Le tout, sans doute, calqué sur un modèle, conçu et éprouvé maintes fois, destiné a accueillir des garnisons dans toutes les colonies du vaste empire victorien qui n’a jamais connu d’autre frontière que l’horizon. HMS Mauritius, en tant que base navale, en a été un tardif exemple, ayant été, en somme, une colonie dans une colonie.

Quoi qu’il en soit, à en juger par les témoignages, écrits et publiés, laissés par ceux, qui ont vécu en «autarcie» il y a eu, entre les membres de la base eux-mêmes, une vie sociale conforme à leurs us et coutumes, bien organisée et très agréable, en faisant usage des facilités disponibles, le climat, la mer et en acceptant sagement les inconvénients. Dans laquelle Pick of the Pops a été leur programme de «disques préfères» qui a fait pour eux ce à quoi ils s’attendaient. Cela va sans dire que Radio Maurice a sans doute accueilli Pick of the Pops qui venait ajouter un complément en langue anglaise à la nôtre.

L’émission a toujours été très écoutée chez nous. C’est grâce à elle que, bien des années plus tard, dans ma solitude, me sont revenus Acker Bilk et sa clarinette, distillant les notes comme les silences, avec : Only you, Moon River, Stranger on the shore, suivis de l’inoubliable In the mood de Glenn Miller par exemple.

Au fait, les auditeurs locaux, qui comme moi écoutaient ces Picks, savaient-ils qui en étaient les animateurs et comment se classaient les disques ? Quoi qu’il en soit, cette émission a été, l’unique instance à laquelle des locaux et des britanniques aient jamais pris part conjointement. Cela dura jusqu’au au 21mars 1976 date a laquelle HMS MAURITIUS, sans faire de bruit, fit son entrée dans l’histoire et, avec, le souvenir de Pick of the Pops, dans notre mémoire et dans nos cœurs. Good Bye Stranger. On ne fait jamais deux fois le même rêve…

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