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Toute la vérité sur Ratsitatane

Le gouvernement mauricien envisage de se pencher à nouveau sur le cas de Ratsitatane, exécuté à Port-Louis en 1822. Ce chef militaire malgache exilé à Maurice pour des raisons politiques, a payé de sa vie la responsabilité d’une rebellion qu’il n’a très probablement jamais menée.

Son histoire commence à Madagascar avec l’avènement du roi malgache Radama 1er. Elevé dans la cour du roi, Ratsitatane n’est pas un malgache ordinaire. Respectueux des traditions, proches des anciens, fils d’un conseiller du roi, il est un dignitaire de haut rang.

Lorsque Radama, fils de Andianampoinimerina, veut réunifier le territoire, il fait appel à Ratsitatane, l’un de ses meilleurs chefs de guerre. Radama veut moderniser le royaume et rompre avec les rituels et croyances anémistes de la cour. A la recherche de soutien pour l’aider dans son projet, Radama s’appuie sur les Britanniques, nouveaux maîtres de l’ancienne Isle de France.

Il conclut un accord avec Sir Robert Farquhar, gouverneur de l’île, qui lui apporte une aide militaire en échange de quoi, le roi devra abolir l’esclavage. Avec ce traité les dignitaires voient la disparition de leurs revenus et de leurs privilèges à la cour.

Entretemps, Ratsitatane poursuit les ambitions de conquête de son souverain. Mais dans un contexte politique délétère, ce chef militaire, proche des traditions, représente aussi une menace pour le roi. En 1821 à l’issue d’une campagne militaire au sud de Madagascar, un conflit éclate entre le roi et son général. Les combats avaient fait des dizaines de milliers de morts et furent suivis d’une grande famine. Sur le chemin du retour vers Antananarivo, Ratsitatane défie Radama. Cette insubordination lui vaut une condamnation à mort par la cour royale. Mais Ratsitatne clame son innocence. Pour prouver sa bonne foi, il demande de passer par l’épreuve du poison, le “jugement de dieu” selon les croyances malgaches.

Le choix de Ratsitatane déstabilise Radama et le pousse à trancher entre les traditions malgaches et l’influence britannique, le mettant dans l’embarras. Sous les conseils des Britanniques, Radama trouve une parade: il décide de faire exiler Ratsitatane à Maurice.

Le général est emprisonné à Port Louis le 3 janvier 1822. Il est déclaré comme un malgache ordinaire aux autorités locales. Incarcéré sous une fausse identité, il n’est cependant pas traité comme un prisonnier ordinaire.

Si la direction coloniale ne fait pas grand bruit de ce prisonnier spécial, la rumeur se répand tres rapidement dans Port-Louis. A l’époque, le commerce entre Maurice et Madagascar était très important. Environ 35 % des esclaves habitaient la capitale et les esclaves malgaches travaillaient beaucoup dans le port aux côtés d’autres Malgaches libres.

L’arrivée de Ratsitatane a donc crée un certain remou parmi les Malgaches qui habitaient à Port-Louis. Quand ils apprennent qu’un chef y est emprisonné, ils viennent le voir. Certains lui apportent des provisions, d’autres viennent le consulter pour son pouvoir de divination. Parmi eux, il y a un certain Lazaify…

Celui-ci ne tarde pas à convaincre Ratsitatane de s’évader. Le 18 février 1822, quelques semaines à peine après son incarcération, le général malgache s’enfuit de la cellule où il était retenu prisonnier pour gagner les montagnes qui dominent Port-Louis. La nouvelle de l’évasion se répand comme une trainée de poudre dans la ville. Durant les 3 jours qui suivent son évasion, Ratsitatane est rejoint par d’autres Malgaches. Comme un immense soulèvement d’esclaves vient d’avoir lieu à Haïti, la peur d’une révolte gagne les planteurs. Une psychose s’installe rapidement dans l’île.

C’est alors que le dénommé Lazaify se rend à la police. Il affirme que Ratsitatane et ses compagnons se trouvent sur la montagne nommée Montagne du Champ de Lort et qu’ils veulent mettre la ville à feu et à sang.

Plutôt que de faire appel à l’armée, le gouverneur Farquhar choisit de mobiliser la milice civile composée des riches planteurs et accompagnée d’un détachement. Sous les ordres de Farquar, la milice prend d’assaut la montagne, depuis Port Louis repoussant les fugitifs sur l’autre flanc à Trianon où il y avait aussi une autre milice qui les attendait de pied ferme. Ratsitatane est pris au piège…

Le 21 fevrier 1822, Ratsitatane et ses compagnons sont arrêtés par la milice. Il est assommé d’un coup d’épée à la tête. Plus de 40 personnes sont arrêtées, 26 seront inculpées pour un procès qui va durer 2 mois. Même si les insurgés n’ont ni tué, ni blessé personne, aucun avocat ne veut assurer leur défense

Face à l’ampleur des événements, Ratsitatane et ses complices semblent condamnés d’avance et l’issue de ce procès ne fait aucun doute. Mais lorsque l’on se penche de plus près sur les 2 000 pages manuscrites du procés, le nom d’un autre suspect émerge.

Lazaify avait été l’un des principaux organisateurs de la fuite de Ratsitatane et des autres Malgaches vers le sommet des montagnes. Ce n’était pas un esclave ordinaire, puisqu’il jouissait de certains privilèges et qu’il était très proche de ses maîtres. La plupart des autres accusés le désignent comme le principal instigateur de cette réunion dans les montagnes.

De son côté Ratsitatane tente de se défendre. Au procès il affirme que son objectif en quittant la prison pour les montagnes était de trouver un moyen de retourner à Madagascar car Laizafy lui aurait promis de lui trouver un bateau. Mais la cour n’accorde aucun crédit à cette version. Le verdict tombe sans surprise, la peine capitale est annoncée pour les inculpés.

Le 15 avril 1822, Ratsitatane et ses compagnons sont décapités. Leurs têtes sont placées sur des lances et exposées à la Montagne des Signaux. Lazaify, lui, est épargné pour avoir sauvé Port Louis et ses habitants.

Depuis son exil jusqu’à son exécution, écarté par Radama pour des raisons obscures, puis accusé d’avoir voulu fomenter une révolte d’esclaves, Ratsitatane a visiblement été victime d’une vaste machination. Aujourd’hui, le gouvernement mauricien va se pencher à nouveau sur les 2 000 pages du procès. L’objectif est de tenter de réhabiliter la mémoire du général malgache déchu mais cela permettra aussi de situer les véritables responsabilités dans toute cette histoire, près de deux siècles plus tard.


Ce texte est librement inspiré de la narration du film L’Ombre de Ratsitatane de Patrice Canabady, produit en 2014 par l’Association Porteurs d’Images dans la Collection Île Courts 2014. 

Retrouvez les premières minutes du film sur notre site dans l’onglet VIDEOS
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