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Comment refaire l’économie avec du cœur par Malcolm de Chazal

Les crises arrivent par cycles et les grandes idées sont intemporelles. Entre l’île Maurice de la fin des années 50 et celle de la troisième décennie du 21e siècle il y a un monde de différence. Pourtant, certains problèmes restent les mêmes et les solutions ne sont pas si dissemblables.

Je n’ai jamais cru en la charité. Elle est une vertu qui se nourrit du malheur. Plus de malheureux et la charité a cessé d’exister. Mais je crois en l’élan, qui est éternel, même s’il n’y avait plus de pauvres. Il ne sert à rien de faire des œuvres sociales. Il faut y ajouter l’élan. Un bon médecin est celui qui a de l’élan. Un bon avocat est celui qui a de l’élan. Je connais des gens avec mille défauts. Mais ils ont l’élan. Et on peut leur pardonner, parce qu’ils ont de l’élan.

Les gens qui ont de l’élan sont vivants. Il manque à la charité l’élan. Il manque aux œuvres sociales l’élan. Le riche qui a de l’élan est adoré ici-même, comme partout dans le monde. Et le pauvre à qui manque l’élan est doublement pauvre. J’aime le peuple, parce qu’il a de l’élan. Et je déteste les cocktail-parties, parce qu’il y a le faux élan. Donc on peut se demander : peut-on refaire notre pays économiquement par l’élan ?

L’élan pousserait – sans qu’on leur dise – les riches, les fortunés, les demi-fortunés en ce pays, qui, d’un commun élan, donneraient aux pauvres ce qu’ils ont de trop. Ainsi les vieux vêtements, encore utilisables, et qu’on entreposerait un peu partout et distribuerait intelligemment. L’élan serait des arbres de Noël élevés un peu partout chez les fortunés de la vie, et où seraient conviés les enfants pauvres. Et ce serait l’élan de la Noël lié aux beaux réveillons. L’élan est tout.

J’ai toujours désapprouvé qu’on brise l’élan des enfants par l’éducation. Ça fausse l’avenir. Et viennent plus tard des hommes sans élan, qui briseront à leur tour l’élan de leurs enfants. À l’élan se lie l’originalité. Les hommes sans élan détestent les gens originaux. Et la plupart de ceux qui ont de l’élan ici-même sont traités de fous.

Dans cet ordre d’idées, il est recommandable d’être fou, fou dans le vrai sens. Car ceux qui finissent à l’asile – disons-le bien fort – ont le faux élan. L’élan de la couleur fait le peintre. L’élan de la forme fait le sculpteur. Seuls les hommes à élan ne se perdent pas dans le capharnaüm de l’Histoire.

Je voudrais maintenant parler de l’élan dans le champ économique. L’élan, c’est l’imagination. L’homme d’affaires qui a de l’élan verra bien que mon plan des six usines est un élan vers l’avenir (dans un article publié en décembre 1958 Malcolm de Chazal définit son plan pour la centralisation de l’industrie sucrière).

Cet élan qui nous portera en avant abolira le jeu inextricable des intérêts et mènera nos affaires dans un grand acte de coopération par les coopératives. Et au lieu de s’opposer comme à présent, les intérêts s’associeront pour se porter en avant.

Nos six usines renforceront notre solidarité. Et ce n’est pas peu dire. Une raffinerie nous donnera un sucre unique et une seule marque. Et nos mélasses deviendront consortium d’expédition. Et nous aurons un pool d’énergies, d’ambitions, de volontés, d’intelligences, et toute l’île économique sera dans un seul élan. Cela, n’est-ce pas appréciable ?

Nos vingt-cinq usines actuelles et toute la subdivision de notre effort industriel haussent notre coût de production. Le coût de production phénoménalement réduit permettra de mieux rétribuer les travailleurs de l’industrie. Et tout le monde en profitera, jusqu’aux commerçants.

L’île Maurice regorge d’argent. Pourquoi ne pas oser, avoir l’élan ? Qui peut me contredire ! J’ai recommandé qu’on cultive des plantes vivrières entre les alignements des cannes vierges. Y a-t-il une raison qui empêche de faire cela ? Qu’on le dise. Sinon, qu’on aille de l’avant. Notre problème alimentaire serait effacé par cette merveilleuse solution.

Le problème du logement réclame notre élan, l’élan de tout le monde. Le peuple s’accroît. Il faut loger tout le monde. Pourquoi le béton ? Pourquoi des maisons phénoménales ? Pourquoi ne pas aller plus vite, avec les matériaux à bon marché dont dispose le pays : terre glaise pour faire des briques rudimentaires, du bois de filaos à bon marché, de la paille de canne qu’on pourrait apprendre à tresser, du vétiver au besoin (partout, on devrait planter du vétiver), de l’étoupe, des tiges d’aloès, les coraux et la bagasse rendue hardboard, les cendres de charbon et mille autres moyens. Le tout afin de bâtir une maison du peuple à vil prix.

L’élan serait pour les propriétés sucrières de créer rapidement des vergers, afin de donner une masse de fruits à bon marché à tous.

Je crois aux oeuvres sociales, mais faites avec élan. Je crois au don de soi lié au don matériel. Je crois à une forme de charité qui est élan, et qui ne blesse pas, même les âmes les plus susceptibles. Je crois à l’élan économique. Par contre, je ne crois plus que l’économie n’est qu’une source d’intérêt, chacun cherchant son intérêt. Chacun doit gagner sa vie, et même s’enrichir, mais avec élan.

L’élan économique réclame le coeur. Il faut mettre le coeur dans les affaires et tout va mieux. L’extraordinaire du monde actuel, c’est que le coeur paie. Et nous arrivons à l’Union des peuples dans un universel humanisme. L’élan de la planète n’est pas vers Mars ou la Lune, mais l’élan de la planète est l’élan du coeur.

Je parle, pour nous, de l’élan dans la coopération. Est-ce beaucoup demander ? Ce que je préconise, c’est une charité d’élan du riche pour le pauvre, et un élan du pauvre vers le riche. De ce double-élan viendra notre prospérité intégrale.

Il faut des riches, il faut des pauvres. Et tout cela est relatif. Car beaucoup de pauvres sont plus heureux que les riches, qui aimeraient changer leur sort souvent avec eux. Ce qu’il ne faut pas, c’est le manque d’élan. Mon plan est celui d’un Élan économique, qui servira autant le riche que le pauvre. Donc, allons de l’avant !…

Cet article intitulé au départ « Notre économie face à l’avenir (IV), l’élan économique », a été publié le 31 décembre 1958 dans Le Mauricien.

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