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Le cousin américain

Maurice et l’Amérique ont des similitudes historiques, ont vécu de larges épisodes communs, partagent l’héritage de l’esclavage et de la ségrégation. Le grand et le petit pays ont a peu près le même âge, de larges portions de leurs peuples ont des origines européennes et africaines, ils ont connu la colonisation.

Si sur la petite île, il n’y avait pas d’autochtones, l’implantation a été difficile dans les deux cas. Ici, isolement, fièvres, cyclones. Là-bas immensités hostiles, guerres avec les autochtones. Et puis, anecdote historique, les Mauriciens se sont même impliqués, durant les guerres franco-anglaises, en Amérique (où un contingent de soldats servit sous les ordres du Géneral français La Fayette pendant la Guerre d’Indépendance américaine),alors que quelques années plus tard les armateurs américains aidèrent l’ancienne Isle de France à se soustraire au blocus anglais, au début du 19e siècle.

Maurice et l’Amérique ont surtout les mêmes racines esclavagistes, ont mené un combat contre la ségrégation raciale (civil rights, droit de vote), sont des pays d’immigration multi-ethnique. Le sud des Etats-Unis, esclavagiste et ségrégationniste a étrangement des airs de propriété sucrière, nos fameux “établissements”… La discrimination s’y est imposée sous des formes extrêmes, proches de l’apartheid, dans les relations tendues entre Blancs et Noirs.

Le film Mississippi Burning d’Alan Parker décrit d’ailleurs de façon très crue et violente les relations entre Blancs et Noirs dans l’Amérique des années 60. Les personnages, leurs attitudes m’ont rappelé celles de gens que j’avais côtoyés, enfant à Curepipe – la violence et l’usage des armes à feu en moins.

Ce racisme a donné libre cours aux Etats-Unis à des révoltes à Watts et à Newark dans les années 60, des épreuves par le feu qui ont changé le visage de l’Amérique. Le protest à l’américaine est né dans les universités, au milieu des 60’s, s’est propagé dans le milieu Noir, avec des leaders comme Martin Luther King et s’est poursuivi, par la suite dans d’autres combats pour les droits, ceux des féministes, des hippies, puis des gays, des écolos…

Les mouvements de contestation aux Etats-Unis ont été exemplaires et ont ouvert la voie dans le monde à des mouvements spontanés. Ils sont proches et éloignés à la fois des grands mouvements révolutionnaires européens (Révolution française, Révolution Bolchévique, etc). Ce ne sont justement pas des révolutions, mécanismes profonds qui bouleversent totalement l’ordre établi aux plans économique, moral, parfois dans le sang et le chaos. Ce sont plus des critiques ouvertes, actives, parfois musclées et quelques fois violentes mais surtout caractérisés par une exigence de non-violence. Il faut rendre hommage à tous ces mouvements depuis le Printemps de Prague jusqu’au Printemps arabe.

Ce qui fait la force du modèle américain, c’est que le peuple ne cherche pas à le remplacer mais plutôt à le remodeler sans cesse. C’est aussi ce qui a fait de l’Amérique l’un des pays les plus ouverts, les plus évolutifs au monde. On y lutte contre le racisme on y apprend à le dépister, à analyser ses symptômes, à le repousser chez les autres, à le dominer chez soi. On y cohabite désormais avec toutes les communautés, on y a introduit le modèle de discrimination positive qui a fait son chemin parfois dans la douleur pour les Noirs comme pour les Blancs. La règle d’or reste l’action positive. Et elle a finit par produire quelqu’un comme Barack Hussein Obama.

Avec un père Kenyan qu’il ne voyait jamais et une mère un peu différente de l’Américaine moyenne, Barack Obama a longtemps baigné dans le multiculturalisme durant son enfance avant d’opter finalement pour un militantisme Afro-américain, en devenant un activiste Noir des milieux défavorisés de Chicago. A la fin des 70’s, l’Amérique vivait les dernières années Carter. Reagan était derrière la porte. Le pays était à bout de souffle après une décennie de crise du pétrole et de guerre du Vietnam. Le pays avait encore en mémoire les émeutes de Watts, et les mouvements noirs de Nation of Islam, le sentiment du rising up, et du you don’t belong to here.

Dans les 70’s, la lutte des Noirs était surtout culturelle, moins une lutte des classes. Il fallait sortir les Noirs des ghettos mais surtout leur ouvrir les portes des universités. Mieux, ils ne voulaient plus entendre parler de la culture (musique, littérature, cinéma) blanche. Il leur fallait éliminer l’aliénation.

Maurice, dans les années 10… Comme les Américains, nous avons donné la preuve que nous pouvons fonctionner comme une société métisse équilibrée. Le pays n’a-t-il pas eu un chef issu d’un groupe minoritaire en la personne de Paul Bérenger? Cinq ans avant Obama… Obama n’est pas une finalité mais bien un commencement. On a surtout dit de lui “c’est un président Noir”, parce que les Noirs avaient besoin d’étendard. Mais il faut surtout dire de lui ce qu’il est vraiment: un métis

Extraits de Citoyens du Monde (Thierry Chateau, 2013)

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