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Décembre 1721 : débuts de colonisation de l’Isle de France entre disette et ouragans

Pour les premiers colons, l’Isle de France ne fut pas très hospitalière. En décembre 1721, les débuts de la colonisation furent marqués par le passage de cyclones dévastateurs et par la difficulté de s’approvisionner, comme le révèle ce document extrait de Histoire Maritime de l’île Maurice.

Le 12 décembre 1721, 16 habitants, accompagnés de quelques esclaves, provenant de Saint-Paul de l’Ile Bourbon, furent envoyés, sous le commandement du Major Le Toullec Durongouët, à l’Isle de France pour former un début de peuplement. Le major reçut une commission de Beauvollier de Courchant, gouverneur de l’Ile Bourbon. Le Courrier de Bourbon était un navire de 100 tonneaux, armé de 10 canons, portant un équipage de 36 hommes sous le commandement du Capitaine Jean Gillet. Il avait levé l’ancre du port de La Fosse, situé à Nantes, le 23 avril 1720 à destination de l’Ile Bourbon qu’il toucha le 22 novembre 1721.

Le départ pour l’Isle de France eut lieu le vendredi 12 décembre 1721 de la baie de Saint-Paul. Le Courrier de Bourbon eut à faire face à une grosse mer accompagnée de pluies et d’éclairs, alors que le volcan était en éruption. Le voyage sera long à cause des vents contraires, et ce n’est que le mercredi 24 décembre au matin qu’ils eurent connaissance de l’entrée du port Nord-Ouest de l’Isle de France. Le Courrier de Bourbon jeta l’ancre à l’Ile aux Tonneliers où Le Toullec fit ériger une tente de fortune pour décharger le vaisseau en vue d’un carénage. Le carénage eut lieu malgré une tempête, et le 23 janvier 1722, le navire se retira au large à cause du mauvais temps.

« A ce matin à la pointe du jour, nous avons eu connaissance d’un pavillon blanc que le Triton avait mis, écrit dans son journal de bord, Jean Gillet. Nous avons remorqué le navire, ayant fait calme, mais étant venue une petite fraîcheur de l’ouest-nord-ouest qui nous a menés au mouillage, ayant mouillé vis-à-vis une croix avec une grosse ancre et une ancre à jet, espérant se mettre plus en dedans après les fêtes de Noël. Etant à l’entrée, nous avons trouvé depuis, 9 brasses d’eau à 8 entre les cayes de l’Ile aux Tonneliers et celle de Maurice tribord ».

Le Capitaine Gillet poursuit: «les habitants en descendant ont emmené tous les bestiaux que nous avions pris à Mascarin pour peupler. Etant de retour sur le soir, ils ont apporté avec eux deux cerfs et cabris que leurs chiens ont pris, n’en manquant pas sur l’Ile, et un cochon marron. Il y a aussi des tortues de mer en grandes quantités. Le port est situé nord-nord-est et sud-sud-ouest, les cases des habitants ou le gouvernement au sud-est 1.4 sud. Le 24 décembre M. Le Toullec Durongouet ayant commencé à faire bâtir leurs cases et on eut la peine d’aller à 2 lieues dans les terres pour chercher des feuilles de latanier. Pour possession de ladite île, ils ont bâti une case pour M. Durongouet et chacun les leurs ».

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Côte portlouisienne avec une vue sur l’île aux Tonneliers (1966)

 Le 4 janvier 1722, l’équipage installa une tente sur l’Ile aux Tonneliers pour effectuer le carénage du bateau. Un ouragan qui a duré 3 trois jours, a endommagé les installations. «  Le 18 janvier, malgré un temps et calme, nous nous sommes mis au large de terre par crainte d’un autre gros temps et crainte de toucher sur l’Ile aux Tonneliers », raconte Jean Gillet.

Le Toullec Durongouet avait reçu des ordres du Gouverneur de Mascarin pour établir un plan des côtes. « Le Toullec Durongouet s’est mis en chemin le 14 janvier avec 15 habitants et ils ont été jusqu’au 5 février qu’ils sont de retour de leur voyage et nous étant informés de leur voyage, ils nous ont dit que c’était une île inhabitable par les roches, ayant passé par le Grand Port, et y avait laissé deux hommes et un pavillon qu’ils y ont mis pour faire connaître au premier vaisseau que cette île est habitée. Il y a encore de vieux édifices fort bien travaillés que les Hollandais avaient faits, dont ils s’en sont sortis il y a 10 à 12 ans. Il est à croire qu’il n’y a que les mauvaises terres qui les ont faits abandonner ».

Jean Gillet remarque que « la- dite isle est bonne à cause des ports qui sont fort bons pour les vaisseaux, y étant tarés a l’abri ». Il poursuit : « il y a quantités de bestiaux, cerfs, cabris, cochons à grandes quantités et quelques boeufs en ayant vu quelques uns et des tortues de terre, mais n’étant pas si communément comme sur l’Ile Longue et le Coin de Mire en ayant à grandes quantités et un autre petit ilot qui est à 2 lieus du Grand Port étant plein de cocotiers. Pour le gibier, ne manquent pas de flamants à quantité, qui est un oiseau gros comme une oie, qui est blanc et qui a le dessous des ailes rouges, et tourterelles. Nous ne les tuons qu’à coups de bâton aussi bien que tout autre gibier ».

Mais au mois de mars Le Toullec Durongouet conclut que « l’ île était inhabitable et qu’il ne pouvait cultiver aucune  chose ». Il demeura néanmoins sur place avec 5 hommes, tandis que le Courrier de Bourbon repartait avec 10 des habitants. Vers 5 h du soir, le mercredi 4 mars, le bateau mouilla devant Saint-Denis où le capitaine informa l’équipage de la rentrée en France, suivant les directives de la Compagnie.

Ce n’est qu’un an plus tard qu’un contingent beaucoup plus important toucha l’Isle de France. Il avait à sa tête le Chevalier Denis Denyon, le premier gouverneur français de l’Isle de France et était composé de La Diane et de L’Atalante.

 

La Diane était une frégate de 330 tonneaux, armée de 20 canons, avec à son bord un équipage de 70 hommes sous le commandement de Jean Marie Briand de la Feuillée. Elle arriva à l’Isle de France le 31 mars 1722 avec dans ses cales 63.086 livres d’effets destinés aux îles de France et de Bourbon. Le lendemain, 1er avril, ce fut l’arrivée du vaisseau L’Atalante, de 400 tonneaux et armé de 30 canons, portant un équipage de 100 hommes sous le commandement du Capitaine de la Salle. Les navires étaient partis de Lorient les 24 et 30 mai 1721 respectivement, mais ils avaient dû attendre un mois devant l’Ile de Groix, les dépêches de la Compagnie et l’embarquement du personnel destiné aux îles. Ce n’est que le 29 juin 1721 que débuta le voyage et avec les escales il dura 9 mois.

Le voyage vers l’Isle de France fit de nombreuses victimes. Selon le journal de bord des vaisseaux, on apprend qu’après seulement un mois de navigation il y avait de nombreux malades à bord. Une escale au Cap-Vert s’avéra nécessaire et des malades furent débarqués sur un îlot le 31 Juillet; ils reprirent la mer le 18 août. Le 25 octobre, le Brésil est en vue et les vaisseaux mouillent à l’Ile Grande, le 29. Le scorbut fait rage parmi l’équipage et les troupes. Denyon et La Salle en furent affectés. L’escale dura 2 mois. Le voyage se solda par la disparition de 52 personnes, membres d’équipage, soldats, femmes et enfants.

A l’arrivée dans l’Océan Indien, au lieu de pousser jusqu’à Bourbon, comme les instructions de Denyon l’indiquaient, il fut résolu de s’arrêter immédiatement à l’Isle de France. Les vaisseaux entrèrent dans la baie Nord-ouest, futur Port Louis. Le mardi 7 avril débarqua Denis Denyon, accompagné du Commissaire Dulivier, du Lieutenant Duval de Hauville, des officiers Fontbrune, Delesque et Dirois. Les troupes, restes de la Compagnie suisse de Beugnot, débarquèrent, ainsi que des religieux, dont les frères Pierre Adam et Etienne Lecoq, 2 prêtres lazaristes, Jean Baptiste Borthon et Gabriel Igou, ainsi qu’un jeune conseiller, nommé à Pondichéry, un certain Joseph François Dupleix qui deviendra plus tard gouverneur général des établissements français aux Indes.

La colonisation de l’Isle de France pouvait donc commencer… Mais les débuts furent difficiles.

Le 7 octobre 1722, le navire Le Rubis, de la Compagnie des Indes construit en Louisiane, armé de 12 canons, portant un équipage de 38 hommes, leva l’ancre de l’île Bourbon pour la côte sud-est de Madagascar en vue d’obtenir des esclaves pour l’Isle de France. Ils ramenèrent 65 Malgaches – 27 hommes, 20 femmes et 18 adolescents- qu’ils débarquèrent au Port Sud-Est de l’Isle de France le 8 décembre. La plupart furent marrons très rapidement; ils décidèrent de prendre la mer et, sans perdre de temps, ils se mirent à creuser une grande pirogue qui, malheureusement pour eux, fut découverte et brûlée.

L’Isle de France devait souvent se faire ravitailler. Suite à un cyclone dévastateur en janvier 1724, la situation alimentaire de l’Isle de France était devenue si critique que ses habitants demandèrent d’expédier un brigantin anglais, Le Carlisle, qui relâchait à Port Bourbon, pour chercher des vivres à Madagascar. Le pirate John Clayton, amnistié par le Gouverner de Bourbon Desforges Boucher, effectua le 22 mai 1724, un autre voyage de ravitaillement sur La Recouvrée lorsqu’il fut rejoint en mer par une pirogue montée par 2 forbans anglais disposant d’un complice sur le bateau. Clayton fut assassiné, son équipage frappé, blessé et débarqué de force dans une pirogue, les 3 forbans filèrent vers Madagascar.

La colonie vivait en disette permanente… Le 23 mars 1725, une frégate de 360 tonneaux, armée de 22 canons et portant un équipage de 90 hommes La Vierge de Grâce, capitaine Gondrin de Pardaillan, fut expédiée vers Madagascar pour obtenir des vivres. Le Gouverneur Denis Denyon quitta finalement son poste le 16 décembre 1725, sans attendre son ordre de rappel, sur le vaisseau Le Duc de Chartres. A son départ, la population de l’Isle de France était de 213 personnes, dont 13 femmes et 13 enfants alors que celle de sa voisine Bourbon atteignait les 3,178 habitants.

Extraits d’Histoire Maritime de l’île Maurice, Récits et Anecdotes, de Jean Marie Chelin

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