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Le Riche et le Pauvre, par Malcolm de Chazal

En ces temps incertains où les travailleurs se retrouvent en situation précaire, Histoire(s) Mauricienne(s) publie un article datant de 1958 dans lequel le philosophe Malcolm de Chazal livre le fond de sa pensée sur le rapport entre capitalisme et travail humain. Qu’est ce qui a changé ?…

Qu’on me permette un paradoxe. Cela fera sourire bien des gens. La vie chère – comme un cercle vicieux – vient de ce que les pauvres ne sont pas riches et que les riches sont pauvres.

Je m’explique. M. X. est un capitaliste richissime. Son revenu annuel est de Rs 500 000. Il laisse au fisc, disons Rs 300 000. Les Rs 200 000 qui lui restent, il les met à la Banque. Il n’en dépense que Rs 100 000 annuellement. Les Rs 100 000 qui restent forment un « cercle vicieux », tout comme les « eddy currents » en électricité. Ces Rs 100 000 qui restent tournent en rond.

Si M. X. avait employé les Rs 100 000 qu’il détient en surplus, Rs 100 000 auraient été dans le commerce. Et le commerçant ayant une plus forte entrée, aurait pu abaisser le prix de ses marchandises. Et la masse du pays comme un tout en aurait profité.

L’argent accumulé en banque ne fait pas avancer le pays. Donc le riche, M. X., qui ne dépense pas la totalité de son revenu, est un mauvais riche. On devrait le taxer encore plus, puisqu’il ne veut pas dépenser. Au moins, Rs 100 000 en plus iraient financer des travaux gouvernementaux et donner une manne aux travailleurs.

Dans le cas de M. X. ce capitaliste est pauvre, ce riche est « misérable » par ses Rs 100 000 indépensées. Vu du point de vue du pays comme un tout, M. X. capitaliste, est un mauvais riche. C’est le riche qui ne dépense pas. Économe, il prive le pays de ses économies. Ce n’est pas un ami du travailleur. Il se peut que M. X. soit un homme excellent, doux, badin, faisant des largesses à ses serviteurs, allant chaque matin à la messe, et un père de famille modèle et le reste.

Mais en tant que capitaliste qui ne dépense pas, M. X. n’aide pas le travailleur. Donc on doit taxer M. X. encore plus, justement pour cette somme qu’il ne veut pas dépenser. Alors que les pauvres se comportent comme des riches. Eux, ils dépensent. Ils dépensent tout leur revenu. Ils font ainsi marcher le commerce. Ils font rouler l’argent. Ils font avancer le pays.

La vie chère vient de ce que l’argent ne circule pas. Il faut créer des assurances sociales et laisser le reste aller à vau-l’eau.

Quand je serai député – et je le serai – la chose à laquelle je m’attacherai, ce sera l’économie. Je suis socialiste de toujours. Mais socialiste éclairé. J’aime le peule. Mais les faits importent plus que les paroles. Il faut d’abord rendre le peuple heureux, heureux par son ventre, l’alléger dans sa misérable existence de pauvre riche, et cependant si joyeux.

Il faut faire des discours sérieux aux riches. Le pauvre nous comprend. Il faut parler aux riches. Les gagner aux idées saines, pour leur propre intérêt. Leur apprendre à être intelligents, en leur faisant voir que leur politique économique fait banqueroute et amènera leur perte.

Député, je serai un socialiste intelligent. J’irai peu à la salle du Conseil pour faire des discours explosifs. J’exposerai mes points de vue dans les journaux.

Je n’irai pas sur les tréteaux. Je parlerai au peuple dans la rue – je n’ai pas d’auto – et je leur parlerai dans leur propre langage, avec des images, la seule manière que le peuple comprend les choses abstruses, je leur parlerai d’homme à homme, dans la rue. Cette causerie d’homme à homme – c’est ma manière – sera mes meetings. Le peuple comprend celui qui se met à son niveau – et pas autrement.

Je sais que les riches sont entêtés. Je leur parlerai avec un langage d’homme dans les journaux. Je hais la démagogie. Je suis aristocrate, mais libéral, socialisant. Il faut être sincère avec le peuple, et ne lui rien cacher.

L’économie est liée à la politique. Point l’une sans l’autre. Il y a les politiciens. Le politique, lui, est autre. C’est l’homme d’État. Il ne braille pas. Il agit. Et il agit par sa pensée. Le vrai politique est le penseur. Il ne blouse pas le peuple par des mots. Il cherche son bonheur intelligemment.

Le socialiste vrai n’est ennemi de quiconque. Il veut l’accord de tous dans la justice. C’est un être pondéré et droit, qui est vigoureux dans ses idées, mais ami de tous. Il nous faut ici le patriotisme éclairé. Nos leaders doivent être intelligents, accessibles à tous, sachant entrer dans les demeures. Autant celle du pauvre que celle du riche.

Le riche devient pauvre, le pauvre devient riche. C’est la roue de la fortune qui tourne et le sens de l’ambition. On ne peut empêcher quiconque d’accéder à la fortune. Ce qu’il faut abattre, c’est l’accaparement et ce sont les excès. Et exiger que l’argent circule. Et faire en sorte que le bonheur de l’un ne soit pas fait avec le malheur de l’autre. La politique et l’économique sont, chez nous, sur deux bords. Quand je serai député, je tenterai de les réunir, pour le bien de tous.

Article paru dans le journal Advance du 15 Février 1958, sous le titre original de « Politique et vie chère »

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