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Saint Géran : le message d’un naufrage, par Jean-Yves Blot

Jean-Yves Blot, 66 ans, est docteur en archéologie navale. Il livre ses réflexions sur le naufrage du Saint Géran et le métier d’archéologue, avec un talent de conteur exceptionnel. Voici quelques extraits en exclusivité pour les abonnés d’Histoire(s) Mauricienne(s).

L’essentiel du message archéologique du site (du naufrage du Saint Géran, Ndr) sur la côte nord-est mauricienne tourne autour de la «mécanique» de la mort d’un navire de bois dans une zone marine de haute énergie, thème qui est devenu par la suite l’axe principal de mes recherches et qui fut dès lors une façon de revenir tout droit à une passion d’enfance où la mer et les bateaux étaient indissociables mais toujours sous forme d’“enquête”.

L’archéologie navale, c’est la batterie de questions que se pose un martien arrivé très en retard sur une autre planète (l’Espace-Temps) et qui tente de comprendre comment étaient construites, jadis, les machines à voyager sur l’eau. Examinée de plus près, l’archéologie navale est une branche d’un arbre plus ample qui s’intéresse aux mille façons, pour l’homme, de concevoir la «machine-bateau» jusqu’aux frontières du présent. L’ethnographie navale fait donc -aussi- partie de l’ensemble de ce regard.

Au bout du compte, certaines des techniques de lecture qui vont permettre de regarder de près le mode de construction d’une barque millénaire s’appliquent aussi  à la «lecture» d’une pirogue mauricienne d’aujourd’hui. Les bateaux en polyester ne sont pas exempts de ce regard perce-murailles car les gestes du constructeur naval, dans ce dernier cas, ne sont pour beaucoup, qu’une extrapolation de gestes ancestraux mis en place au fil des siècles autour du matériau bois.

Si vous regardez une fleur et n’êtes pas jardinier, vous pouvez «laisser faire» vos sens et humer les couleurs, «voir»  du bout des doigts la texture de la fleur. (…) Pour moi, les «fleurs» sont les bateaux, les formes de carène, les joues humides des voiles dans la brise, de l’écume sur le bleu qui moutonne, les craquements du matériau au travail à la frontière entre l’air et l’eau, milieu ambigu cause de toutes les souffrances mécaniques d’une coque de bateau au travail. Cette richesse subtile du phénomène me fascine et a valu à de courageux collègues de m’écouter sur ce thème lors de la défense de ma thèse  en Sorbonne, deux mille deux cent pages consacrées au «Bateau Mécanique». A chacun son jardin, voilà le mien (…)

 

Saint Géran: le message d'un naufrage, par Jean-Yves Blot

 

Je dois à Maria Luisa (son épouse, linguiste et archéologue aujourd’hui décédée, avec laquelle il a partagé 43 ans d’expériences autour de thèmes qui commençaient et finissaient toujours par la mer, Ndr) dont la recherche personnelle ultime concernait le rôle du port dans l’origine des villes, au Portugal, son pays d’origine, d’avoir compris qu’un navire ne peut être dissocié du milieu physique et social, souvent urbain, qui lui a donné vie depuis le moment de sa construction jusqu’au dernier moment de son dernier voyage. Lu de cette façon, le naufrage du vaisseau de 600 tonneaux de la Compagnie des Indes le Saint Géran sur la côte nord-est de l’ile de France, Maurice d’aujourd’hui, perd tout son sens si on omet de joindre au «dossier terminal» le port d’arrivée vers lequel se dirigeait le navire: Port-Louis.

Le Port-Louis d’alors répond à tous les paramètres de l’identité portuaire, refuge pour les hommes, entrepôt des marchandises arrivées, de celles qui vont partir, fenêtre du marché vers lequel la cargaison va être acheminée et écoulée. Un port est un pôle d’un vaste réseau dont le navire n’est qu’un vecteur, mobile par définition, mais qui ne le résume pas.

Vue sous cet angle, l’archéologie va donc s’intéresser au navire, bien entendu, mais aussi au «réseau», souvent aussi subtil que gigantesque, dont il est issu, ce qui conduit certains  archéologues «maritimes» – même ceux incapables de nager- à étudier leur vie durant, à terre, des vestiges portuaires ou autres qui sont aussi pertinents que les résultats de celui qui explore sous l’eau le labyrinthe des vestiges du navire lui-même.

(…) Je dois dire qu’à l’occasion de ce retour à Maurice – Jean-Yves Blot a séjourné à Maurice du 8 juin au 4 juillet 2018, Ndr -, presque quarante ans après le bleu et le blanc intimes du bal d’écume vécu avec Maria Luisa et notre équipe sur le récif de côte nord-est, la découverte d’une page de prose de Bernardin de Saint-Pierre consacrée, de façon étincelante, à la polychromie du paysage des nuages de très haute mer et gros mauvais temps austral lors de son voyage dans l’océan indien de 1768 m’a non seulement  réconcilié avec l’art de ce lettré talentueux mais un tantinet antipathique mais surtout rappelé le courage mental et physique qu’il faut à l’artiste pour, crayon en main, annoter la vague australe et saisir la polychromie des nuages de tempête, spectacle extrême, jadis écoutille de la mort, au moment même où la plupart des passagers du voyage de long cours se laissent aller à la trouille pure et simple, sans parler de la débâcle intime du mal de mer dont seuls les héros et les marins professionnels (sont-ils les mêmes?) savent affronter la routine.

(…) L’histoire du Saint Géran est à la frontière du réel et de l’«imaginé». C’est avant tout un bel exercice d’exploration de cette frontière avec, dans le rôle de guide, la sensibilité d’un écrivain peu soucieux du détail historique mais qui s’abreuve de ce dernier et en fait un outil de sa palette. L’archéologie et l’histoire nous renvoient, elles, au monde réel que connut le futur écrivain de 1768-1770 entre Lorient et Maurice en compagnie de Favori, le chien de sa sœur débarqué avec lui, au Port-Louis, en Juillet 1768. La perte des passagers et de la cargaison du Saint Géran en août 1744 est avant tout le récit d’une catastrophe humaine qui a marquée l’économie de l’île.

L’archéologie, dès lors, nous ouvre les portes et la carte du «théâtre» qui alimenta la fiction parisienne et tardive du romancier. Le visiteur d’aujourd’hui peut, s’il y met l’énergie et le feu de la curiosité, pénétrer le tissu narratif du paysage maritime et montagneux de l’île de France de jadis qui frappa des dizaines de milliers de lecteurs en des dizaines de langues sans oublier le braille ni l’esperanto. Une relecture scientifique de l’ensemble roman-naufrage fournit au chercheur qui, carte en main, ose «vivre et raconter», un terreau lumineux pour un voyage dans le temps qui, le temps d’une belle apnée mentale et sensorielle, plonge dans le vert et le bleu de la frontière entre rêve et mémoire, très loin des  GPS et autres avions de ligne. Tout est là, ici, en attente du visiteur qui veut «écouter» la mer de la côte nord-est ou ose «danser» avec la mémoire en quatre dimensions de la montagne derrière Port-Louis.

Dans le cadre de l’étude d’une épave, l’archéologue naval se rend aussi sur le terrain. L’archéologie navale fait aussi appel à de nombreuses spécialités scientifiques connexes comme les sciences paléo-environnementales…

L’archéologie d’aujourd’hui se nourrit de données fournies par les laboratoires. Certaines sont désormais à la portée de tous mais ce n’était pas le cas il y a quarante ans, la hauteur de la marée, par exemple. On sait que le Saint-Géran fit naufrage un 17 août vers trois heures du matin mais la connaissance de la marée permettra de comprendre, une fois pour toutes, le bal de mort qu’affrontèrent les survivants en se jetant dans les brisants avant d’être, pour beaucoup, rapportés dans l’écume mortelle par les courants qui taraudent le récif de corail et les passes voisines.

Ce fut l’étude des pierres de lest trouvées en 1979 sur le site du naufrage qui permit de prouver que la pierre embarquée sur le vaisseau de six cents tonneaux provenait …de l’île Maurice même. J’avais avec Rodney MacKay, de Grand-Gaube, prélevé en plongée plus d’une centaine d’échantillons qui furent examinés un à un, à la loupe, par Lucien Montaggioni, géomorphologue de La Réunion auteur d’une thèse de doctorat sur les récifs des Mascareignes. La documentation d’archives consultée à Paris permit peu après d’attester que du lest avait été embarqué sur le Saint-Géran lors d’une escale précédente à Maurice.

(…) Je réside au Portugal et n’oublie donc pas une seconde que l’île se trouvait sur le trajet des premières carraques (voiliers gros porteurs aussi lents que joufflus) en route de Lisbonne vers I’Inde un siècle avant les autres navigateurs d’Europe. Le dernier voyage du Saint-Géran se situe, lui, plus de deux siècles en aval, quand la navigation transocéanique a atteint sa maturité technique. Le risque, pour le lecteur féru de sources occidentales, est d’oublier les mémoires maritimes de l’Asie.

Les grandes expéditions impériales chinoises du premier tiers du quinzième siècle (1405-1433) nous montrent que, plus d’un demi-siècle avant les trois caravelles de Vasco da Gama, plus de deux cents jonques quittèrent l’estuaire du Yang Tsé et laissèrent des traces archéologiques diverses sur une partie du pourtour de l’océan indien. Maurice se trouva t-elle sur le trajet -involontaire- d’une de ces jonques ?

Impossible de répondre, mais inutile, à ce stade de la recherche, de dire «impossible». A l’archéologie mauricienne de trouver la façon de placer le débat sur la carte du monde.

 

Jean-Yves Blot, Grand-Gaube, juin 2018 – Crédit photo :  Maria Luisa Pinheiro Blot

 

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